The Project Gutenberg EBook of Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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L'age n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il poursuivait encore a soixante ans son _Histoire des antiquites d'Alsace_, et ne se permettait la description d'une ruine, d'une pierre, d'un debris quelconque du vieux temps, qu'apres l'avoir visite cent fois et contemple sous toutes ses faces. "Quand on a eu le bonheur, disait-il, de naitre dans les Vosges, entre le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer aux voyages. Ou trouver de plus belles forets, des hetres et des sapins plus vieux, des vallees plus riantes, des rochers plus sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs memorables? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants seigneurs de Lutzelstein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fenetrange, ces geants bardes de fer! C'est ici que se sont donnes les grands coups d'epee du moyen age, entre les fils aines de l'Eglise et le Saint-Empire.... Qu'est-ce que nos guerres, aupres de ces terribles batailles ou l'on s'attaquait corps a corps, ou l'on se martelait avec des haches d'armes, ou l'on s'introduisait le poignard par les yeux du casque? Voila du courage, voila des faits heroiques dignes d'etre transmis a la posterite! Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils ne se contentent plus de leur pays; ils font des tours d'Allemagne, des tours de France.... Que sais-je? Ils abandonnent les etudes serieuses pour le commerce, les arts, l'industrie.... Comme s'il n'y avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts ... et bien plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours: voyez la ligue anseatique ... voyez les marines de Venise, de Genes et du Levant ... voyez les manufactures des Flandres, les arts de Florence, de Rome, d'Anvers!... Mais non, tout est mis a l'ecart.... On se glorifie de son ignorance, et l'on neglige surtout l'etude de notre bonne vieille Alsace.... Franchement, Theodore, franchement, tous ces touristes ressemblent aux maris jeunes et volages, qui delaissent une bonne et honnete femme pour courir apres des laiderons!" Et Bernard Hertzog hochait la tete, ses gros yeux devenaient tout ronds, comme s'il eut contemple les ruines de Babylone. Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver, depuis quarante ans, l'habit de peluche a grandes basques, les culottes de velours, les bas de soie noirs et les souliers a boucles d'argent. Il se serait cru deshonore d'adopter le pantalon a la mode, il aurait cru commettre une profanation s'il eut coupe sa venerable queue de rat. Le digne chroniqueur allait donc a Haslach, le 3 juillet 1845, examiner de ses propres yeux un petit Mercure gaulois deterre recemment dans le vieux cloitre des Augustins. Il marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les montagnes succedaient aux montagnes, les vallees s'engrenaient dans les vallees, le sentier montait, descendait, tournait a droite, puis a gauche, et maitre Hertzog s'etonnait, depuis une heure, de ne pas voir apparaitre le clocher du village. Le fait est qu'il avait appuye sur la droite en partant de Saverne, et qu'il s'enfoncait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute juvenile... Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures a Phramond, a huit lieues de la... Mais la nuit commencait a se faire et le sentier n'offrait deja plus, sous les grands arbres, qu'une trace imperceptible. C'est un spectacle melancolique que la venue du soir dans les montagnes: les ombres s'allongent au fond des vallees, le soleil retire un a un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de seconde en seconde.... On regarde derriere soi: les massifs prennent a vos yeux des proportions colossales.... Une grive, a la cime du plus haut sapin, salue le jour qui va disparaitre ... puis tout se tait.... Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au loin, bien loin ... une chute d'eau qui remplit la vallee silencieuse de son bourdonnement monotone. Bernard Hertzog etait haletant, la sueur coulait de son echine, ses jambes commencaient a se roidir. "Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais etre, a cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil.... La vieille Berbel me servirait une tasse de cafe bien chaud, selon sa louable habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Waldeck.... Au lieu de cela, je m'enfonce dans les ornieres, je trebuche, je me perds et je finirai par me casser le cou.... Bon! ne l'ai-je pas dit?... Voila que je me cogne contre un arbre! Que les cinq cent mille diables emportent, ce Mercure ... et l'architecte Haas qui m'ecrit de venir le voir ... et ceux qui l'ont deterre...--Vous verrez que ce fameux Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne decouvre le nez ni les jambes ... quelque chose d'informe, comme ce petit Hesus de l'annee derniere a Marienthal.... Oh! les architectes ... les architectes!... ils voient des antiquites partout.... Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties ... mais je vais etre force de dormir dans les broussailles.... Quel chemin! des trous de tous les cotes ... des fondrieres ... des rochers!" Dans un de ces moments ou le brave homme, epuise de fatigue, faisait halte pour reprendre haleine, il crut entendre le grincement d'une scierie au fond de la vallee. On ne saurait se peindre sa joie lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la realite du fait. "Que le ciel soit loue! s'ecria-t-il en se remettant a descendre clopin-clopant.... Oh! ceci me servira de lecon.... La Providence a eu pitie de mon rhumatisme.... Vieux fou! m'exposer a coucher dans les bois a mon age.... C'etait pour me ruiner la sante ... pour m'exterminer le temperament.... Ah! je m'en souviendrai ... je m'en souviendrai longtemps!" Au bout d'un quart heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'ecluse devint plus distinct ... puis une lumiere perca le feuillage. Maitre Bernard se trouvait alors sur la lisiere du bois; il decouvrit, au-dessus des bruyeres, un etang qui suivait la vallee tortueuse a perte de vue, et tout en face de lui, l'echafaudage de l'usine, avec ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une araignee gigantesque. Il traversa le pont de bois en dos d'ane au-dessus de l'ecluse mugissante, et regarda par la petite fenetre dans la hutte du _segare_. Imaginez un reduit obscur adosse contre une roche en demi-voute.... Au fond de cette cavite naturelle, la sciure de bois brulait a petit feu.... Sur le devant, la toiture en planches, chargee de lourdes pierres, descendait obliquement a trois pieds du sol.... Dans un coin a gauche, se trouvait une caisse remplie de bruyeres.... Quelques blocs de chene, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se perdaient dans l'ombre. L'odeur resineuse du sapin en combustion impregnait l'air aux alentours, et la fumee rougeatre suivait une fissure du rocher. Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le _segare_ sortant de la scierie l'apercut et lui cria: "He! qui est la? --Pardon ... pardon ... dit mon digne oncle tout surpris ... un voyageur egare.... --He! interrompit l'autre, Dieu me pardonne ... c'est maitre Bernard de Saverne.... Soyez le bienvenu, maitre Bernard!.... Vous ne me reconnaissez donc pas? --Mon Dieu non ... au milieu de cette nuit profonde.... --Parbleu, c'est juste ... je suis Christian.... Vous savez, Christian ... qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les quinze jours!.... Mais, entrez ... entrez ... nous allons faire de la lumiere." Ils passerent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et le _segare_ ayant allume une branche de pin, la ficha dans un piquet fendu servant de candelabre.... Une lumiere blanche comme le reflet de la lune aux froides nuits d'hiver eclaira la hutte, fouillant ses recoins jusqu'a la cime du toit. Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de toile grise serre autour des reins, avait l'air assez bonhomme; sa barbe jaune lui descendait en pointe jusqu'a la ceinture; sa tete large et musculeuse etait couronnee d'une chevelure rousse herissee; ses yeux gris exprimaient la franchise. "Asseyez-vous, maitre, dit-il en roulant un bloc de chene devant la cheminee.... Avez-vous faim? --He! mon garcon, tu sais que le grand air creuse l'estomac. --Bon, vous tombez bien ... tant mieux ... j'ai des pommes de terre a votre service ... elles sont magnifiques." A ce mot de pommes de terre, l'oncle Bernard ne put reprimer une grimace: il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un triste retour sur les choses de ce bas monde. Christian n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il tira cinq ou six pommes de terre d'un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand soin de les couvrir, puis s'asseyant au bord de l'atre, les jambes etendues, il alluma sa pipe. "Mais dites donc, maitre, reprit-il, comment etes-vous ce soir a six lieues de Saverne ... dans la gorge du Nideck? --Dans la gorge du Nideck! s'ecria le brave homme en bondissant. --Sans doute, vous pouvez voir les ruines d'ici ... a deux bonnes portees de carabine ..." Maitre Bernard ayant regarde, reconnut effectivement les ruines du Nideck, telles qu'il les avait decrites au chapitre XXIVe de son _Histoire des antiquites d'Alsace_, avec leurs hautes tours eventrees a la base et dominant l'abime de la cascade. "Et moi qui croyais etre tout pres de Haslach!" fit-il d'un air stupefait. Le _segare_ partit d'un immense eclat de rire: "Aux environs d'Haslach? vous en etes a plus de deux lieues.... Je vois ce que c'est ... vous avez mal pris a l'embranchement du vieux chene ... au lieu d'aller a gauche, vous avez tourne a droite.... Il faut ouvrir l'oeil au milieu des bois.... Quand on se trompe d'une ligne au depart ... ca fait des lieues a la fin.... He! he! he!" Bernard Hertzog, a cette revelation, parut consterne. "Six lieues de Saverne, murmurait-il ... six lieues de montagnes.... Et dire qu'il faudra encore en faire deux autres demain ... ca fera huit.... --Bah! je vous servirai de guide jusqu'a la route ... dans la vallee.... Vous arriverez a Haslach de bonne heure.... Et puis, songez que vous avez encore de la chance. --De la chance.... Tu veux rire, Christian? --Eh oui, de la chance.... Vous auriez fort bien pu passer la nuit dans les bois.... Si l'orage, qui s'avance du cote du Schneeberg, vous avait surpris en route ... c'est alors que vous auriez pu vous plaindre.... La pluie sur le dos et le tonnerre tapant a droite, a gauche, comme un aveugle.... Tandis que vous allez avoir un bon lit, fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez la comme une souche, et demain, a la fraicheur, nous partirons ... vos jambes seront degourdies.... Vous arriverez tranquillement. --Tu es un bon enfant, Christian, repondit Bernard les larmes aux yeux.... Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre ... que je me couche ensuite.... C'est la fatigue qui me pese le plus.... Je n'ai pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira. --En voici deux ... farineuses comme des chataignes.... Goutez-moi ca, maitre, prenez un petit verre de kirsch-wasser et puis etendez-vous.... Moi, je vais me remettre a l'ouvrage.... il faut que je fasse encore quinze planches ce soir." Christian se leva, posa la bouteille de kirsch-wasser au rebord de la fenetre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu, reprit aussitot sa marche au bruit tumultueux des flots. Quant a maitre Hertzog, tout etonne de se voir dans cette solitude lointaine, entre les ruines du Nideck, du Dagsberg et du Krappenfels, il reva longtemps a la route qu'il lui faudrait faire encore pour regagner ses penates.... Puis, suivant le cours de ses meditations habituelles, il se prit a repasser les chroniques, les legendes, les histoires plus ou moins fabuleuses, heroiques ou barbares des anciens maitres du pays.... Il remonta jusqu'aux Triboques.... se rappelant Clovis, Ghilperic, Theodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Brunehaut et de Fredegonde, etc., etc.... Il vit passer tous ces etres feroces devant ses yeux.... Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre des rochers, favorisaient cette singuliere evocation.... Tous les personnages de la chronique se trouvaient la sur leur theatre: entre l'ours, le sanglier et le loup. Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre a l'un des crocs de la muraille et s'etendit sur les bruyeres. Le grillon chantait dans sa couche odorante, quelques etincelles couraient sur la cendre tiede ... insensiblement ses paupieres s'appesantirent ... il s'endormit profondement. II Maitre Bernard Hertzog dormait depuis deux bonnes heures, et le bouillonnement de l'eau, tombant de la digue, interrompait seul ses ronflements sonores, quand tout a coup une voix gutturale, s'elevant au milieu du silence, s'ecria: "Droctufle! Droctufle! as-tu donc tout oublie?" L'accent de cette voix etait si poignant, que maitre Bernard, reveille en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d'horreur. Il s'appuya sur les coudes et regarda, les yeux ecarquilles. La hutte etait noire comme un four.... Il ecouta: plus un souffle ... plus un soupir ... seulement au loin, bien loin... par dela les ruines... un tintement sonore se faisait entendre dans la montagne. Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d'une minute il se prit a begayer: "Qui est la?... Que me voulez-vous?" Personne ne repondit. "C'est un reve, se dit-il en se laissant retomber dans la caisse... Je me serai couche sur le coeur... Les reves, les cauchemars ne signifient rien... absolument rien!" Mais il terminait a peine ces reflexions judicieuses, que la meme voix, s'elevant de nouveau, s'ecria: "Droctufle!... Droctufle!... souviens-toi!" Pour le coup, maitre Hertzog sentit la peur grimper le long de son echine: il essaya de se lever pour fuir, mais l'epouvante le fit retomber dans la caisse, et, tandis que son esprit trouble ne voyait plus autour de lui que fantomes, apparitions surnaturelles, un coup de vent furieux, s'engouffrant tout a coup dans la cheminee, remplit la hutte de mille sifflements lugubres. Puis, le silence s'etant retabli, le cri: "Droctufle!... Droctufle!..." retentit pour la troisieme fois. Et comme maitre Bernard, ne se possedant plus, cherchait a fuir, le nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres: --"La reine Faileube, epouse de notre seigneur Chilperic ... la reine Faileube, ayant su que Septimanie ... que Septimanie, la gouvernante des jeunes princes, avait conspire la mort du roi ...--la reine Faileube dit a son seigneur: "Seigneur, la vipere attend votre sommeil pour vous mordre au coeur.... Elle a conspire votre mort avec Sinnegisile et Gallomagus.... Elle a empoisonne son mari, votre fidele Jovius, pour vivre avec Droctufle... Que votre colere soit sur elle comme la foudre, et votre vengeance comme une epee sanglante!" Et Chilperic, ayant assemble son conseil au chateau du Nideck, dit: "Nous avons rechauffe la vipere ... elle a conspire notre mort ... qu'elle soit coupee en trois morceaux!... Que Droctufle, Sinnegisile et Gallomagus perissent avec elle!...que les corbeaux se rejouissent!..." Et les leudes dirent: "Ainsi soit-il.... La colere de Chilperic est un abime ou tombent ses ennemis! Alors Septimanie etant amenee pour l'aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent de sa tete, et sa bouche sanglante murmura: "Seigneur, j'ai peche contre vous... Droctufle, Gallomagus et Sinnegisile ont aussi peche!" Et, la nuit suivante, une guirlande de morts se balancait aux tours du Nideck... Les oiseaux des tenebres se rejouissaient!...--Droctufle!... que n'ai-je pas fait pour toi?... Je te voulais roi... roi d'Austrasie... et tu m'as oubliee!..." La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif, exhalant un soupir plein de terreur, murmura: "Seigneur Dieu!... ayez pitie d'un pauvre chroniqueur qui n'a jamais fait de mal... ne le laissez pas mourir sans absolution... loin des secours de notre sainte Eglise!" La grande caisse de bruyeres, a chacun de ses efforts pour s'echapper, semblait s'approfondir... Le pauvre homme s'imaginait descendre dans un gouffre, quand, fort heureusement, Christian reparut en s'ecriant: "Eh bien, maitre Bernard, que vous avais-je dit? Voici l'orage." En meme temps, la hutte se remplit d'une vive lumiere, et mon digne oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la vallee illuminee, avec ses innombrables sapins presses sur les pentes de la gorge comme l'herbe des champs, ses rochers entasses pele-mele dans l'abime, le torrent roulant a perte de vue ses flots bleus sur les cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout a quinze cents pieds dans les airs. Puis les tenebres grandirent.... C'etait le premier eclair. Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure repliee sur elle-meme au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que c'etait. De larges gouttes commencaient a tomber sur le toit. Christian alluma une etelle, et voyant maitre Bernard les doigts cramponnes au bord de sa caisse, la face pale et toute baignee de sueur: "Maitre Bernard, s'ecria-t-il, qu'avez-vous?" Mais, lui, sans repondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans l'ombre: c'etait une vieille ... mais si vieille ... si jaune ... le nez si crochu... les joues si ratatinees... les doigts si maigres, les jambes si greles... qu'on eut dit une vieille chouette deplumee. Elle n'avait plus qu'une meche de cheveux gris sur la nuque... le reste de sa tete etait chauve comme un oeuf... Sa robe de toile filandreuse recouvrait un petit squelette concasse... Elle etait aveugle, et l'expression de son front indiquait la reverie eternelle. Christian, au geste de mon oncle, ayant tourne la tete, dit simplement: "C'est la vieille Irmengarde, l'ancienne diseuse de legendes... Elle attend pour mourir que la grande tour s'ecroule dans la cascade..." L'oncle Bernard, stupefait, regarda le _segare_: il n'avait pas l'air de plaisanter... au contraire, il paraissait fort grave. "Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian? --Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait tout... l'ame des ruines est en elle!... Du temps des anciens maitres de ces chateaux, elle vivait deja!" Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber a la renverse. "Mais tu n'y songes pas, s'ecria-t-il, le chateau du Nideck est demoli depuis mille ans!... --Eh bien ... quand il y aurait deux mille ans, fit le _segare_ en se signant devant un nouvel eclair, qu'est-ce que ca prouve?... Puisque l'ame des ruines est en elle!... Il y a cent huit ans qu'Irmengarde vit avec cette ame ... qui etait avant chez la vieille Edith d'Haslach.... Avant Edith, elle etait chez une autre.... --Et tu crois cela? --Si je le crois! C'est aussi sur, maitre Bernard, que le soleil reviendra dans trois heures.... La mort, c'est la nuit.... La vie, c'est le jour.... Apres la nuit, vient le jour ... apres le jour, la nuit ... ainsi de suite. Et le soleil, c'est l'ame du ciel ... la grande ame ... et les ames des saints sont comme des etoiles qui brillent dans la nuit et qui reviennent toujours." Bernard Hertzog ne dit plus rien; mais, s'etant leve, il se prit a considerer avec defiance la vieille, assise au fond d'une niche taillee dans le roc. Il apercut, au-dessus de cette niche, de grossieres sculptures representant trois arbres entrelaces, ce qui formait une sorte de couronne; et, plus bas, trois crapauds sculptes dans le granit. Trois arbres sont les armes des Triboques _(drayen buechen)_; trois crapauds, les armes franques merovingiennes. Qu'on juge de la surprise du vieux chroniqueur; a l'epouvante succedait, dans son esprit, la convoitise. "Voici le plus antique monument de la race franque dans les Gaules, pensait-il, et cette vieille ressemble a quelque reine dechue, oubliee la par les siecles.... Mais comment emporter la niche?" Il devint tout reveur. On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d'un troupeau de gros betail, de sourds mugissements. La pluie redoublait; les eclairs, comme une volee d'oiseaux effarouches dans les tenebres, se touchaient du bout de l'aile ... l'un n'attendait pas l'autre, et les roulements du tonnerre se succedaient avec une fureur epouvantable. Bientot l'orage plana sur la gorge du Nideck, et les detonations, repercutees par les echos des rochers, prirent alors des proportions vraiment grandioses: on aurait dit que les montagnes s'ecroulaient les unes sur les autres. A chaque nouveau coup, l'oncle Bernard baissait instinctivement la tete, croyant avoir recu la foudre sur la nuque. "Le premier Triboque qui se batit une butte n'etait pas un sot, pensait-il; ce devait etre un homme de grand sens ... il prevoyait les variations de la temperature! Que deviendrions-nous a cette heure, et par un temps semblable, sous le ciel? Nous serions bien a plaindre! L'invention de ce Triboque vaut bien celle des machines a vapeur.... On aurait du conserver son nom." Le digne homme terminait a peine ces reflexions, lorsqu'une jeune fille de quinze ans au plus, coiffee d'un immense chapeau de paille en parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits pieds nus couverts de sable, s'avanca sur le seuil et dit en se signant: "Que le Seigneur vous benisse! --_Amen_!" repondit Christian d'un accent solennel. Cette jeune fille offrait le type Scandinave le plus pur: des couleurs roses sur un visage plus pale que la neige, de longues tresses flottantes si fines et si blanches, que la nuance paille la plus affaiblie en donnerait a peine l'idee. Elle etait haute et svelte, et son regard d'azur avait un charme inexprimable. Maitre Bernard resta quelques instants en extase, et le _segare_, s'approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur: "Soyez la bienvenue, Fuldrade.... Irmengarde dort toujours.... Quel temps!... l'orage ne va-t-il pas se dissiper? --Oui, le vent l'emporte vers la plaine.... La pluie finira avant le jour...." Puis, sans regarder maitre Bernard, elle alla s'asseoir pres de la vieille, qui parut se ranimer. "Fuldrade, dit-elle, la grande tour est encore debout? --Oui!" La vieille courba la tete ... et ses levres s'agiterent. Apres les derniers coups de foudre, une pluie battante s'etait mise a tomber.... On n'entendait plus dans la vallee tenebreuse que ce clapotement immense, continu, de l'averse; le roulement des flots debordes dans le ravin.... Puis d'instants en instants, quand la pluie semblait se ralentir, de nouvelles ondees, plus rapides, plus impetueuses. Au fond de la hutte, personne ne disait mot ... on ecoutait ... on se sentait heureux d'avoir un abri. Dans l'intervalle de deux averses, le tintement sonore que l'oncle Bernard avait entendu dans la montagne, au moment de son reveil, passa lentement sous la petite fenetre de la hutte, et presque aussitot une grosse tete cornue, plaquee de taches noires et blanches ... la tete d'une superbe genisse, s'avanca sous la porte. "He! c'est Waldine, s'ecria Christian en riant.... Elle vous cherche, Fuldrade!" La bonne bete, calme et paisible, apres avoir regarde quelques secondes, s'avanca jusqu'au milieu de l'atre et vint flairer la vieille Irmengarde. "Va-t'en, disait Fuldrade, va-t'en avec les autres." Et la genisse, obeissante, retourna jusque sur le seuil de la scierie.... Mais l'eau qui tombait par torrent parut la faire reflechir.... Elle resta la, spectatrice du deluge, balancant la queue et mugissant d'un air melancolique. Au bout de vingt minutes, le temps s'eclaircit ... le jour commencait a poindre, et Waldine se decidant enfin, sortit gravement comme elle etait venue. L'air frais penetrait alors dans la hutte avec les mille parfums du lierre, de la mousse, du chevrefeuille, ranimes par la pluie. Les oiseaux des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle s'egosillaient sous le feuillage humide.... C'etaient des frissons d'amour ... des fremissements d'ailes a vous epanouir le coeur. Alors maitre Bernard, sortant de sa reverie, fit quatre pas au dehors, leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes vaporeuses dans le ciel desert.... Il vit aussi sur la cote opposee, tout le troupeau de boeufs, de vaches et de genisses abrites sous la roche creuse.... Les uns, majestueusement etendus, les genoux ployes, l'oeil endormi ... les autres, le cou tendu, mugissant d'une voix solennelle.... Quelques jeunes betes contemplaient les festons de chevrefeuille pendus au granit, et semblaient en aspirer les parfums avec bonheur. Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se detachaient vigoureusement sur le fond rougeatre de la pierre, et la voute immense de la caverne, toute chargee de sapins et de chenes aux larges serres incrustees dans le roc, donnait a ce tableau un air de grandeur magistrale. "Eh bien! maitre Bernard, s'ecria Christian, voici le jour ... voici le moment du depart...." Puis s'adressant a Fuldrade toute reveuse: "Fuldrade, dit-il a demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime pas le kirsch-wasser.... Je ne puis cependant lui offrir de l'eau.... N'auriez-vous pas autre chose?" Fuldrade prenant alors un petit baquet de chene dans lequel le _segare_ mettait son eau, regarda maitre Bernard avec douceur et sortit. "Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite." Elle traversa rapidement la prairie humide; l'eau des grandes herbes tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son approche de la grotte, les plus belles vaches se leverent comme pour la saluer.... Elles les caressa toutes, l'une apres l'autre, et s'etant assise, elle se mit a traire l'une d'elles ... une grande vache blanche, qui se tenait immobile, les paupieres demi-closes et semblait bienheureuse de sa preference. Quand le cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le presentant a maitre Bernard: "Buvez a meme, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans la montagne." Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la qualite superieure de ce lait ecumeux, aromatique, forme des plantes sauvages du Schneeberg. Fuldrade paraissait contente de ses eloges, et Christian, qui venait de mettre sa blouse, debout derriere eux, le baton a la main, attendit la fin de ses compliments pour s'ecrier: "En route, maitre, en route!... Nous avons de l'eau maintenant.... La roue de la scie va tourner six semaines sans s'arreter.... Il faut que je sois de retour pour neuf heures." Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la cote. "Adieu, dit maitre Bernard a la jeune fille, en se retournant tout emu, que le ciel vous rende heureuse!" Elle inclina doucement la tete sans repondre, et, les ayant suivis du regard jusqu'au detour de la vallee, elle rentra dans la hutte et fut s'asseoir a cote de la vieille. Le lendemain, vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour a Saverne, etait assis devant son bureau, et consignait au chapitre des antiquites du Dagsberg sa decouverte des armes merovingiennes dans la hutte du _segare_ du Nideck. Plus tard, il demontra que les mots Triboci, Tribocci, Tribunci, Tribochi et Triboques, se rapportent tous au meme peuple et derivent des mots germains _drayen buechen_, qui signifient trois hetres. Il en cita comme preuve evidente les trois arbres et les trois crapauds du Nideck dont nos rois ont fait dans la suite _les trois fleurs de lis_. Tous les antiquaires d'Alsace lui envierent cette magnifique decouverte; son nom ne fut plus invoque sur les deux rives du Rhin que precede des titres: _doctus, doctissimus, eruditus Bernardus_ ... chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie presque solennelle. Maintenant, mes chers amis, si vous etes curieux de savoir ce qu'est devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des _Annales archeologiques_ de Bernard Hertzog, et vous trouverez a la date du 16 juillet 1849 la note suivante: "La vieille diseuse de legendes Irmengarde, surnommee l'_Ame des ruines_, est morte la nuit derniere, dans la hutte du _segare_ Christian. "Chose etonnante, a la meme heure, et, pour ainsi dire, a la meme minute, la grande tour du Nideck s'est ecroulee dans la cascade.... "Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture merovingienne, dont l'historien Schlosser a dit: etc., etc., etc." LE TISSERAND DE LA STEINBACH "Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand Heinrich, en souriant d'un air melancolique, mais si vous voulez voir la haute montagne, ce n'est pas ici, pres de Saverne, qu'il faut rester; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck, a Haslach, montez a Saint-Die, a Gerardmer, a Retournemer; c'est la que vous verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs et des precipices. On dit qu'une, belle route passe maintenant sur le Honeck; je veux le croire, mais c'est bien difficile. Le Honeck a passe cinq mille pieds de hauteur, la neige y sejourne jusqu'au mois de juillet, et ses flancs descendent a pic dans le defile du Muenster, par d'immenses rochers noirs, fendilles et herisses de sapins, qui, d'en bas, ressemblent a des fougeres.--D'en haut, vous decouvrez la vallee d'Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du cote de l'Allemagne;--vers la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes ... des montagnes a n'en plus finir! Combien j'ai chasse dans ce beau pays!... Combien j'ai tue de lievres, de chevreuils, de sangliers, le long de ces cotes boisees; de belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyeres; combien j'ai peche de truites dans ces lacs!--On me connaissait partout, de la Houpe a Schirmeck, de Muenster a Gerardmer: "Voici Heinrich qui vient avec ses chapelets de grives et de mesanges", disait-on. Et l'on me faisait place a table; on me coupait une large tranche de ce bon pain de menage qui semble toujours sortir du four; on poussait devant moi la planchette au fromage; on remplissait mon gobelet de petit vin blanc d'Alsace.--Les jolies filles venaient s'accouder sur mes epaules, le nez retrousse, les joues roses, les levres humides; les vieux me serraient la main en disant: "Aurons-nous beau temps pour la fauchee, Heinrich?... Faut-il conduire les porcs a la glandee?... les boeufs a la pature?" Et les vieilles deposaient bien vite leur balai derriere la porte, pour venir me demander des nouvelles. Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux lievre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse dessechee;--ou bien, en hiver, un vieux renard qu'il fallait exposer trois jours a la gelee avant d'y mordre....--Et cela suffisait, j'etais toujours l'ami de la maison, j'avais toujours mon coin a table.... Oh! le bon temps ... les bonnes gens ... le bon pays des Vosges!... --Mais pourquoi donc, maitre Heinrich, avez-vous quitte ce beau pays, puisque vous l'aimiez tant? --Que voulez-vous, maitre Christian, l'homme n'est jamais heureux; ma vue devenait trouble, ma main commencait a trembler: plus d'un lievre m'avait echappe.... Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux gardes.... On batissait de nouvelles maisons forestieres.... Il y avait plus de proces-verbaux dresses contre moi, qu'un ane ne peut en porter a l'audience.... Les gendarmes s'en melaient.... On me cherchait partout ... ma foi, j'ai quitte la partie, j'ai repris le fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non, je ne m'en repens pas!" Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit a marcher lentement dans la petite chambre, les mains croisees sur le dos, les joues pales et les yeux fixes devant lui.--Il me semblait voir un vieux loup edente, la griffe usee, revant a la chasse en mangeant de la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses levres, et les derniers rayons du jour, eparpilles sur le metier du tisserand, et la muraille decrepite, enluminee de vieilles gravures de Montbeliard, donnaient a cette scene je ne sais quelle physionomie mysterieuse. Tout a coup il s'arreta et me regardant en face: "Eh bien! oui, fit-il brusquement, oui, j'aurais mieux aime perir au milieu des bois, sous la rosee du ciel, que de reprendre le metier; mais il y avait encore autre chose." Il s'assit au bord de la petite fenetre a vitraux de plomb, et regardant le soleil de ses yeux ternes: "Un jour d'automne, en 1827, j'etais parti de Gerardmer, la carabine sur l'epaule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck: c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Genisses.--On y voit tourbillonner tous les matins des couvees d'oiseaux de proie: des eperviers, des buses et quelquefois des aigles egares dans les brouillards des Alpes ... mais comme les aigles repartent generalement au petit jour, il faut y etre de grand-matin pour pouvoir les tirer.--On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des fouines, des belettes qui se nourrissent d'oeufs et se plaisent au fond des cavernes. A deux heures du matin, j'etais dans le defile et je suivais un petit sentier qu'il faut bien connaitre, car il longe les precipices; des masses de fougeres humides croissent au bord du roc, et, a trois cents pieds au-dessous, s'elevent a peine les cimes des plus hauts sapins. Mais a cette heure on ne voyait rien: la nuit etait noire comme un four, quelques etoiles seulement brillaient au-dessus de l'abime. J'entendais pres de moi les cris aigus des martres: ces animaux se poursuivent la nuit comme les rats; par un beau clair de lune, on en voit quelquefois deux, trois, et plus, a la suite les uns des autres, monter les rochers aussi vite que s'ils couraient a terre. En attendant le jour, je m'assis au pied d'un chene pour fumer une pipe. Le temps etait si calme que pas une feuille ne remuait, on aurait dit que tout etait mort. Comme je me reposais la, depuis environ un quart d'heure, revant a toutes sortes de choses, il me sembla voir tout a coup, au fond du gouffre, un eclair ramper sur le roc, "Que diable cela peut-il etre?" me dis-je. Une minute apres, l'eclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa lumiere pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillerent sur le torrent de la Tonkelbach.--Quelques figures noires se dessinerent autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis.--Des bohemiens campaient sur la roche plate, ils venaient d'allumer du feu pour preparer leur repas avant de se mettre en route. Vous ne sauriez croire, maitre Christian, combien cette halte au fond du precipice etait belle! Les vieux arbres desseches, les brindilles de lierre, les ronces et le chevrefeuille pendus au rocher se decoupaient a jour dans les airs; mille etincelles volaient sur l'ecume du torrent a perte de vue, et des lueurs etranges dansaient sous le dome des grands chenes, comme la ronde des feux follets sur le Blokesberg. De la hauteur ou j'etais, il me semblait voir une peinture grande comme la main ... une peinture de feu et d'or, sur le fond noir des tenebres. Longtemps je restai la tout pensif, me disant que les hommes ne sont au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus dans la mousse; mille autres idees semblables me venaient a l'esprit. A la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m'accrochant aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour voir ces gens de plus pres.... Mais, comme la pente devenait toujours plus rapide, je m'arretai de nouveau pres d'un arbre, a mille pieds environ au-dessus des bohemiens. Je reconnus alors une vieille, assise pres d'une chaudiere.... La flamme l'eclairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses grands bras maigres, et regardait dans la marmite.... Trois ou quatre petits enfants a peu pres nus se trainaient autour d'elle comme des grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans l'ombre, faisaient leurs preparatifs de depart; ils se levaient, couraient, traversaient le cercle de lumiere, pour jeter des brassees de feuilles dans le feu, qui s'elevait de plus en plus, tordant des masses de fumee sombre au-dessus du vallon. Tandis que je regardais cela tranquillement, une idee du diable me passa par la tete ... une idee qui d'abord me fit rire en moi-meme. "He! me dis-je, si tout a coup une grosse pierre tombait du ciel au milieu de ce tas de monde ... quelle mine ferait la vieille avec son nez crochu! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux!--He! he! he! ce serait drole." Mais ensuite je pensais naturellement qu'il faudrait etre un scelerat, pour detacher une pierre et la rouler sur ces bohemiens, qui ne m'avaient jamais fait de mal. "Oui ... oui ... me dis-je en moi-meme, ce serait abominable ... je ne me pardonnerais jamais de ma vie!" Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et je la balancais doucement ... comme pour rire...." Ici Heinrich fit une pause ... il etait tres-pale.... Au bout de quelques secondes, il reprit: "Voyez-vous, maitre Christian, on a beau dire le contraire, la chasse est une passion diabolique ... elle developpe les instincts de destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous jouer de mauvais tours.--Si je n'avais pas ete habitue a verser le sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'idee seule que je pouvais ecraser un de ces malheureux zigeiners m'aurait fait dresser les cheveux sur la tete.--J'aurais quitte la place sur-le-champ, pour ne pas succomber a la tentation ... mais l'habitude de tuer rend cruel.... Et puis, il faut bien le dire, une curiosite diabolique me retenait. Je me representais les bohemiens, consternes ... la bouche beante ... courant a droite et a gauche ... levant les mains ... poussant des cris ... et grimpant a quatre pattes au milieu des rochers ... avec des figures si droles ... des contorsions si bizarres ... que, malgre moi, mon pied s'avancait tout doucement ... tout doucement ... et poussait l'enorme pierre sur la pente. Elle partit! D'abord elle fit un tour ... lentement.... J'aurais pu la retenir.... Je me levai meme pour m'elancer dessus, mais la pente etait si roide en cet endroit, qu'au deuxieme tour elle avait deja saute trois pieds ... puis six ... puis douze!... Alors, moi, debout, je sentis que je devenais pale et que mes joues tremblaient. Le rocher montait, descendait, juste en face de la flamme.... Je le voyais en l'air ... puis retomber dans la nuit ... et je l'entendais bondir comme un sanglier.... C'etait terrible! Je jetai un cri ... un cri a reveiller la montagne.... Les bohemiens leverent la tete ... il etait trop tard! Au meme instant, le rocher parut en l'air pour la derniere fois ... et la flamme s'eteignit...." Heinrich se tut, me fixant d'un oeil hagard.... La sueur perlait sur son front.--Moi, je ne disais rien ... j'avais baisse la tete.... Je n'osais pas le regarder! Apres quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit: "Voila ce que j'ai fait, maitre Christian, et vous etes le premier a qui j'en parle depuis ma confession au vieux cure Gottlieb, de Schirmeck ... deux jours apres le malheur.--Ce cure me dit: "Heinrich, l'amour du sang vous a perdu ... vous avez tue une pauvre vieille femme, pour une _envie de rire_.... C'est un crime epouvantable.... Laissez la votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-etre le Seigneur vous pardonnera-t-il un jour!... Quant a moi, je ne puis vous donner l'absolution..." Je compris que ce brave homme avait raison, que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du Chevrehof.... J'accrochai mon fusil au mur.... Je repris la navette ... et me voila!" Heinrich se tut. Nous restames longtemps assis en face l'un de l'autre, sans echanger une parole. La nuit etait venue ... un silence de mort planait sur le hameau de la Steinbach ... et tout au loin ... bien loin ... sur la route de Saverne, une lourde voiture, lancee au galop, passait avec un cliquetis de ferrailles. Vers neuf heures, la lune, commencant a paraitre derriere le Schneeberg, je me levai pour sortir.--Le vieux braconnier m'accompagna jusqu'au seuil de sa cassine. "Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maitre Christian?" dit-il en me tendant la main. Sa voix tremblait. "Si vous avez beaucoup souffert ... Heinrich!... Souffrir, c'est expier." Il me regarda quelques instants sans repondre.... "Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume.... Si j'ai beaucoup souffert?--Ah! maitre Christian, pouvez-vous me demander cela!--Est-ce qu'un epervier peut jamais etre heureux dans une cage? Non, n'est-ce pas.... On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ca ne l'empeche pas d'etre triste.... Il regarde le ciel a travers les barreaux de sa cage ... ses ailes tremblent ... il finit par mourir.--Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet epervier!" Il se tut quelques secondes ... puis, tout a coup, comme entraine malgre lui: "Oh! s'ecria-t-il, les hautes montagnes!... les grandes forets!... la solitude!... la vie des bois!..." Il etendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses noires se dessinaient a l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux. "Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux!" Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la cote, au milieu des bruyeres. LE VIOLON DU PENDU CONTE FANTASTIQUE Karl Hafitz avait passe six ans sur la methode du contre-point; il avait etudie Haydn, Gluck, Mozard, Beethoven, Rossini; il jouissait d'une sante florissante et d'une fortune honnete qui lui permettait de suivre sa vocation artistique; en un mot, il possedait tout ce qu'il faut pour composer de grande et belle musique ... excepte la petite chose indispensable: l'inspiration. Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait a son digne maitre Albertus Kilian de longues partitions tres-fortes d'harmonie ... mais dont chaque phrase revenait a Pierre, a Jacques, a Christophe. Maitre Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se mettait a biffer l'une apres l'autre les singulieres decouvertes de son eleve. Karl en pleurait de rage, il se fachait, il contestait ... mais le vieux maitre ouvrait tranquillement un de ses innombrables cahiers et le doigt sur le passage disait: "Regarde, garcon!" Alors Karl baissait la tete et desesperait de l'avenir. Mais un beau matin qu'il avait presente sous son nom, a maitre Albertus, une fantaisie de Baccherini variee de Viotti, le bonhomme jusqu'alors impassible se facha: "Karl, s'ecria-t-il, est-ce que tu me prends pour un ane? Crois-tu que je ne m'apercoive pas de tes indignes larcins?... Ceci est vraiment trop fort!" Et le voyant consterne de son apostrophe: "Ecoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta memoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions ... mais decidement tu deviens trop gras ... tu bois du vin trop genereux, et surtout une quantite de chopes trop indeterminee.... Voila ce qui ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir! --Maigrir! --Oui!... ou renoncer a la musique. La science ne te manque pas ... mais les idees ... et c'est tout simple.... Si tu passais ta vie a enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment pourraient-elles vibrer?" Ces paroles de maitre Albertus furent un trait de lumiere pour Hafitz: "Quand je devrais me rendre etique, s'ecriat-il, je ne reculerai devant aucun sacrifice. Puisque la matiere opprime mon ame, je maigrirai!" Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'heroisme, que maitre Albertus en fut vraiment touche; il embrassa son cher eleve et lui souhaita bonne chance. Des le jour suivant, Karl Hafitz, le sac au dos et le baton a la main, quittait l'hotel des _Trois Pigeons_ et la brasserie du _Roi Gambrinus_ pour entreprendre un long voyage. Il se dirigea vers la Suisse. Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint etait considerablement reduit, et l'inspiration ne venait pas davantage. "Est-il possible d'etre plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le jeune, ni la bonne chere, ni l'eau, ni le vin, ni la biere, ne peuvent monter mon esprit au diapason du sublime.... Qu'ai-je donc fait pour meriter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent des oeuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon travail, tout mon courage, je n'arrive a rien.... Ah! le ciel n'est pas juste ... non, il n'est pas juste!" Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck a Fribourg; la nuit approchait, il trainait la semelle et se sentait tomber de fatigue. En ce moment il apercut, au clair de lune, une vieille masure embusquee au revers du chemin, la toiture rampante, la porte disjointe, les petites vitres effondrees, la cheminee en ruine. De hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du pignon dominait a peine les bruyeres du plateau ou soufflait un vent a decorner les boeufs. Karl apercut en meme temps, a travers la brume, la branche de sapin flottant au-dessus de la porte. "Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est meme un peu sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence." Et, sans hesiter, il frappa la porte de son baton. "Qui est la?... que voulez-vous? fit une voix rude de l'interieur. --Un abri et du pain. --Ah! ah! bon ... bon!..." La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en presence d'un homme robuste, la face carree, les yeux gris, les epaules couvertes d'une houppelande percee au coude, une hachette a la main. Derriere ce personnage brillait la flamme de l'atre, eclairant l'entree d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les murailles decrepites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille pale, frele, vetue d'une pauvre robe de cotonnade brune a petits points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi; ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'egarement indefinissable. Karl vit tout cela d'un coup d'oeil, et serra instinctivement son baton. "Eh bien!... entrez donc, dit l'homme, il ne fait pas un temps a tenir les gens dehors." Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effraye, s'avanca jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau devant l'atre. "Donnez-moi votre baton et votre sac", dit l'homme. Pour le coup, l'eleve de maitre Albertus tressaillit jusqu'a la moelle des os ... mais le sac etait deboucle, le baton pose dans un coin, et l'hote assis tranquillement pres du foyer, avant qu'il fut revenu de sa surprise. Cette circonstance lui rendit un peu de calme. "_Herr wirth_ [note: Monsieur l'aubergiste.], dit-il en souriant, je ne serais pas fache de souper. --Que desire monsieur a souper? fit l'autre, gravement. --Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage. --He! he! he! Monsieur est pourvu d'un excellent appetit ... mais nos provisions sont epuisees. --Epuisees? --Oui. --Toutes? --Toutes. --Vous n'avez pas de fromage? --Non. --Pas de beurre? --Non. --Pas de pain ... pas de lait? --Non. --Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc? --Des pommes de terre cuites sous la cendre." Au meme instant Karl apercut dans l'ombre, sur les marches de l'escalier, tout un regiment de poules: blanches, noires, rousses, endormies, les unes la tete sous l'aile, les autres le cou dans les epaules; il y en avait meme une grande, seche, maigre, hagarde, qui se peignait et se plumait avec nonchalance, "Mais, dit Hafitz, la main etendue, vous devez avoir des oeufs? --Nous les avons portes ce matin au marche de Bruck.--Oh! mais alors, coute que coute, mettez une poule a la broche!" A peine eut-il prononce ces mots, que la fille pale, les cheveux epars, s'elanca devant l'escalier, s'ecriant: "Qu'on ne touche pas a mes poules ... qu'on ne touche pas a mes poules.... Ho! ho! ho! qu'on laisse vivre les etres du bon Dieu!" L'aspect de cette malheureuse creature avait quelque chose de si terrible; que Hafitz s'empressa de repondre: "Non, non, qu'on ne tue pas les poules.... Voyons les pommes de terre.... Je me voue aux pommes de terre.... Je ne vous quitte plus! A cette heure, ma vocation se dessine clairement.... C'est ici que je reste, trois mois ... six mois.... Enfin le temps necessaire pour devenir maigre comme un fakir!" Il s'exprimait ainsi avec une animation singuliere, et l'hote criait a la jeune fille pale: "Genoveva!... Genoveva ... regarde ... _l'Esprit_ le possede ... c'est comme l'autre!... La bise redoublait dehors; le feu tourbillonnait sur l'atre et tordait au plafond des masses de fumee grisatre. Les poules, au reflet de la flamme, semblaient danser sur les planchettes de l'escalier, tandis que la folle chantait d'une voix percante un vieil air bizarre, et que la buche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait de ses soupirs plaintifs. Hafitz comprit qu'il etait tombe dans le repaire du sorcier Hecker; il devora deux pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine d'eau, et but a longs traits. Alors le calme rentra dans son ame; il s'apercut que la fille etait partie, et que l'homme seul restait en face de l'atre. "_Herr wirth_, reprit-il, menez-moi dormir." L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier vermoulu; il souleva une lourde trappe de sa tete grise et conduisit Karl au grenier, sous le chaume. "Voila votre lit, dit-il en deposant la lampe a terre, dormez-bien et surtout prenez garde au feu!" Puis il descendit, et Hafitz resta seul, les reins courbes, devant une grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes. Il revait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien sinistre lorsque, songeant a ces yeux gris clair, a cette bouche bleuatre entouree de grosses rides, a ce front large, osseux, a ce teint jaune, tout a coup il se rappela que sur la Golgenberg se trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulierement a son hote.... Qu'il avait aussi les yeux caves, les coudes perces, et que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevasse par la pluie. Il se rappela de plus que ce miserable, appele Melchior, avait fait jadis de la musique, et qu'on l'avait pendu pour avoir assomme avec sa cruche l'aubergiste du _Mouton d'Or_, qui lui reclamait un petit ecu de convention. La musique de ce pauvre diable l'avait autrefois profondement emu.... Elle etait fantasque ... et l'eleve de maitre Albertus enviait le boheme; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons agites par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec de grandes clameurs ... il se sentit frissonner, et sa peur augmenta beaucoup, lorsqu'il decouvrit, au fond de la soupente, contre la muraille, un violon surmonte de deux palmes fletries. Alors il aurait voulu fuir, mais dans le meme instant la voix rude de l'hote frappa son oreille: "Eteignez donc la lumiere! criait-il.... Couchez-vous, je vous ai dit de prendre garde au feu!" Ces paroles glacerent Karl d'epouvante, il s'etendit sur la grande paillasse et souffla la lumiere. Tout devint silencieux. Or, malgre sa resolution de ne pas fermer l'oeil, a force d'entendre le vent gemir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les tenebres, les souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin, Hafitz dormait profondement, quand un sanglot amer, poignant, douloureux, l'eveilla en sursaut.... Une sueur froide couvrit sa face. Il regarda et vit dans l'angle du toit un homme accroupi: c'etait Melchior le pendu! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins decharnes, sa poitrine et son cou etaient nus.... On aurait dit, tant il etait maigre, le squelette d'une immense sauterelle: un beau rayon de lune, entrant par la petite lucarne, l'eclairait doucement d'une lueur bleuatre, et tout autour pendaient de longues toiles d'araignee. Hafitz silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche beante, regardait cet etre bizarre, comme on regarde la mort debout derriere les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche. Tout a coup le squelette etendit sa longue main seche et saisit le violon a la muraille; il l'appuya contre son epaule, puis, apres un instant de silence, il se prit a jouer. Il y avait dans sa musique ... il y avait des notes funebres comme le bruit de la terre croulant sur le cercueil d'un etre bien aime ...--solennelles comme la foudre des cascades trainee par les echos de la montagne ...--majestueuses comme les grands coups de vent d'automne au milieu des forets sonores ...--et parfois tristes ... tristes comme l'incurable desespoir.--Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait un chant leger, suave, argentin, comme celui d'une bande de gais chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris ...--Ces trilles gracieux tourbillonnaient avec un ineffable fremissement d'insouciance et de bonheur, pour s'envoler tout a coup, effarouches par la valse ... folle ... palpipante, eperdue;--amour ... joie ... desespoir ... tout chantait ... tout pleurait ... ruisselait pele mele sous l'archet vibrant.... Et Karl, malgre sa terreur inexprimable, etendit les bras et criait: "O grand ... grand ... grand artiste!... O genie sublime.... Oh! que je plains votre triste sort ... Etre pendu!... pour avoir tue cette brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique.... Errer dans les bois au clair de lune.... N'avoir plus de corps et un si beau talent.... Oh! Dieu!..." Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hote l'interrompit: "He! la-haut ... vous tairez-vous, a la fin? Etes-vous malade ... ou le feu est-il a la maison?" Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumiere eclaira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'epaule, laissant apparaitre l'aubergiste. "Ah! _herr wirth_, cria Hafitz, _herr wirth_, que se passe-t-il donc ici? D'abord une musique celeste m'eveille et me ravit dans les spheres invisibles ... puis voila que tout s'evanouit comme un reve." La face de l'hote prit aussitot une expression meditative. "Oui, oui, murmura-t-il tout reveur.... J'aurais du m'en douter.... Melchior est encore venu troubler notre sommeil ... il reviendra donc toujours!... Maintenant notre repos est perdu; il ne faut plus songer a dormir.... Allons, camarade, levez-vous.... Venez fumer une pipe avec moi." Karl ne se fit pas prier; il avait hate d'aller ailleurs. Mais quand il fut en bas, voyant que la nuit etait encore profonde, la tete entre les mains, les coudes sur les genoux, longtemps, longtemps, il resta plonge dans un abime de meditations douloureuses. L'hote, lui, venait de rallumer le feu; il avait repris sa place sur la chaise effondree au coin de l'atre, et fumait en silence. Enfin, le jour grisatre parut.... Il regarda par les petites fenetres ternes, puis le coq chanta ... les poules sauterent de marche en marche. "Combien vous dois-je? demanda Karl en bouclant son sac sur ses epaules et prenant son baton. --Vous nous devez une priere a la chapelle de l'abbaye Saint-Blaise, dit l'homme d'un accent etrange ... une priere pour l'ame de mon fils Melchior, le pendu ... et une autre pour sa fiancee ... Genoveva la folle! --C'est tout? --C'est tout. --Alors, adieu; je ne l'oublierai pas." En effet, la premiere chose que fit Karl en arrivant a Fribourg, ce fut d'aller prier Dieu pour le pauvre boheme et pour celle qu'il avait aimee....--Puis il entra chez maitre Kilian, l'aubergiste de _la Grappe_, deploya son papier de musique sur la table, et s'etant fait apporter une bouteille de _rikevir_, il ecrivit en tete de la premiere page: _Le Violon du Pendu!_" et composa, seance tenante, sa premiere partition vraiment originale. L'HERITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN CONTE FANTASTIQUE A la mort de mon digne oncle Christian Haas, bourgmestre de Lauterbach, j'etais deja maitre de chapelle du grand-duc Yeri-Peter et j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empechait pas, comme on dit, de tirer le diable par la queue. L'oncle Christian, qui savait tres-bien ma position, ne m'avait jamais envoye un kreutzer; aussi ne pus-je m'empecher de repandre des larmes en apprenant sa generosite posthume: j'heritais de lui, helas!... deux cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un coin de foret et sa grande maison de Lauterbach. "Cher oncle, m'ecriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie de m'avoir serre les cordons de votre bourse.... L'argent que vous m'auriez envoye ... ou serait-il?.... Il serait au pouvoir des Philistins et des Moabites.... La petite Katel Fresserine pourrait seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous avez sauve la patrie, comme Fabius Cunctator.... Honneur a vous, cher oncle Christian ... honneur a vous!...." Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins touchantes, je partis a cheval pour Lauterbach. Chose bizarre! le demon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais rien eu a demeler, faillit alors se rendre maitre de mon ame: "Kasper, me dit-il a l'oreille, te voila riche!... Jusqu'a present, tu n'as poursuivi que de vains fantomes.... L'amour, les plaisirs et les arts ne sont que de la fumee.... Il faut etre bien fou pour s'attacher a la gloire.... Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les ecus places sur premiere hypotheque.... Renonce a tes illusions.... Recule tes fosses, arrondis tes champs, entasse tes ecus, et tu seras honore, respecte ... tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue, disant: "Voila monsieur Kasper Haas ... l'homme riche ... le plus gros _herr_ du pays!" Ces idees allaient et venaient dans ma tete, comme les personnages d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable, qui me seduisait. C'etait en plein juillet; l'alouette devidait dans le ciel son ariette interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tiedes bouffees de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et de la perdrix dans les bles; le feuillage miroitait au soleil, la Lauter murmurait a l'ombre des grands saules vermoulus ... et je ne voyais, je n'entendais rien de tout cela: je voulais etre bourgmestre, j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais en moi-meme: "Voici monsieur Kasper Haas qui passe ... l'homme riche ... le plus gros _herr_ du pays! Hue! Bletz ... hue!...." Et ma petite jument galopait. J'etais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet ecarlate de maitre Christian. "S'ils me vont, me disais-je, a quoi bon en acheter d'autres?" Vers quatre heures de l'apres-midi, le petit village de Lauterbach m'apparut au fond de la vallee, et ce n'est pas sans attendrissement que j'arretai les yeux sur la grande et belle maison de Christian Haas, ma future residence, le centre de mes exploitations et de mes proprietes. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisatres, les hangars couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les recoltes ... et, derriere, la bassecour ... puis le petit jardin, le verger, les vignes a mi-cote ... les prairies dans le lointain. Je tressaillis d'aise a ce spectacle. Et comme je descendais la grande rue du village, voila que les vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tete nue, ebouriffee; les hommes coiffes du gros bonnet de loutre, la pipe a chainette d'argent aux levres ... voila que toutes ces bonnes gens me contemplent et me saluent: "Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Haas!" Et toutes les petites fenetres se garnissent de figures emerveillees.... Je suis deja chez moi.... Il me semble toujours avoir ete proprietaire ... notable de Lauterbach.... Ma vie de maitre de chapelle n'est plus qu'un reve ... mon enthousiasme pour la musique, une folie de jeunesse:--comme les ecus vous modifient les idees d'un homme! Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker.... C'est lui qui detient mes titres de propriete et qui doit me les remettre. J'attache mon cheval a l'anneau de la porte, je saute sur le perron, et le vieux scribe, sa tete chauve decouverte, sa maigre echine revetue d'une longue robe de chambre verte a grands ramages, s'avance sur le seuil pour me recevoir. "Monsieur Kasper Haas, j'ai bien l'honneurde vous saluer. --Maitre Becker, je suis votre serviteur. --Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Haas. --Apres vous, maitre Becker ... apres vous." Nous traversons le vestibule, et je decouvre, au fond d'une petite salle propre et bien aeree, une table confortablement servie, et, pres de la table, une jeune personne fraiche, gracieuse, les joues enluminees du vermillon de la pudeur. "Monsieur Kasper Haas!" dit le venerable tabellion. Je m'incline. "Ma fille Lothe!" ajoute le brave homme. Et tandis que je sens se reveiller en moi mes vieilles inclinations d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les levres purpurines, les grands yeux bleus de mademoiselle Lothe, sa taille legere, ses petites mains potelees, maitre Becker m'invite a prendre place, disant qu'il m'attendait, que mon arrivee etait prevue, et qu'avant d'entamer les affaires serieuses, il etait bon de se refaire un peu de la route ... de se rafraichir d'un verre de bordeaux, etc.; toutes choses dont j'appreciai la justesse et que j'acceptai de grand coeur. Nous prenons donc place. Nous causons de la belle nature. Je fais mes reflexions sur le vieux papa.... Je suppute ce qu'un tabellion peut gagner a Lauterbach. "Mademoiselle, me ferez-vous la grace d'accepter une aile de poulet? --Monsieur, vous etes bien bon.... Avec plaisir." Lothe baisse les yeux.... Je remplis son verre ... elle y trempe ses levres roses ... le papa est joyeux.... Il cause de chasse ... de peche: "Monsieur Haas va sans doute se mettre aux habitudes du pays; nous avons des garennes bien peuplees, des rivieres abondantes en truites.... On loue les chasses de l'administration forestiere.... On passe ses soirees a la brasserie.... Monsieur l'inspecteur des eaux et forets est un charmant jeune homme.... Monsieur le juge de paix joue superieurement au whist, etc." J'ecoute.... Je trouve delicieuse cette vie calme et paisible. Mademoiselle Lothe me parait fort bien.... Elle cause peu, mais son sourire est si bon, si naif, qu'elle doit etre aimante! Enfin arrive le cafe ... le kirsch-wasser.... Mademoiselle Lothe se retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux affaires serieuses. Il me parle des proprietes de mon oncle, et je prete une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas d'hypotheque.... Tout est clair, net, regulier. "Heureux Kasper! me dis-je, heureux Kasper!" Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des titres. Cet air renferme de bureau, ces grandes lignes de cartons, ces dossiers, tout cela dissipe les vaines reveries de la fantaisie amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maitre Becker, l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin. "Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez la, monsieur Haas, cent arpents de bonnes terres ... les meilleures, les mieux irriguees de la commune ... on y fait deux et meme trois fauchees par an ... c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre vignoble de Sonnethal: trente-cinq arpents de vigne ... vous faites la, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend sur place de douze a quinze francs l'hectolitre.... Les bonnes annees compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Haas, est le titre de votre foret du Romelstein: elle contient de cinquante a soixante hectares de bois taillis en plein rapport.... Ceci vous represente vos biens de Haematt ... ceci vos paturages de Thiefenthal.... Voici le titre de propriete de la ferme de Gruenerwald, et voila celui de votre maison de Lauterbourg ... cette maison, la plus grande du village, date du XVIe siecle. --Diable! maitre Becker, cela ne prouve pas en sa faveur. --Au contraire ... au contraire: Jean Burckart, comte de Barth, avait etabli la sa residence de chasse.... Il est vrai que bien des generations s'y sont succede depuis, mais on n'a pas neglige les reparations d'entretien; elle est en parfait etat de conservation." Je remerciai maitre Becker de ses explications, et, ayant serre mes titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut bien me preter, je pris conge de lui, plus convaincu que jamais de ma nouvelle importance. J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure, et, frappant du pied la premiere marche: "Ceci est a moi!" m'ecriai-je avec enthousiasme. J'entre dans la salle: "Ceci est a moi!" J'ouvre les armoires, et, voyant le linge amoncele jusqu'au plafond: "Ceci est a moi!...." Je monte au premier etage et je repete toujours comme un insense: "Ceci est a moi! ... ceci est a moi! ... Oui ... oui ... je suis proprietaire!" Toutes mes inquietudes pour l'avenir, toutes mes apprehensions du lendemain sont dissipees; je figure dans le monde, non plus par mon faible merite de convention, par un caprice de la mode, mais par la detention reelle, effective, des biens que la foule convoite.... O poetes! ... O artistes! ... qu'etes-vous aupres de ce gros proprietaire qui possede tout, et dont les miettes de la table nourrissent votre inspiration? Vous n'etes que l'ornement de son banquet ... la distraction de ses ennuis ... la fauvette qui chante dans son buisson ... la statue qui decore son jardin.... Vous n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les fumees de l'orgueil, de la vanite ... lui qui possede les seules realites de ce monde! En ce moment, si le pauvre maitre de chapelle Haas m'etait apparu ... je l'aurais regarde par-dessus l'epaule.... Je me serais demande: "Quel est ce fou?... qu'a-t-il de commun avec moi?" J'ouvris une fenetre... la nuit approchait... le soleil couchant dorait mes vergers et mes vignes a perte de vue... Au sommet de la cote, quelques pierres blanches indiquaient le cimetiere. Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orne de grosses moulures, s'offrit a mes regards; j'etais dans le pavillon de chasse du seigneur Buckart. Une antique epinette occupait l'intervalle de deux fenetres... j'y passai les doigts avec distraction; les cordes detendues s'entre-choquerent et nasillerent de l'accent etrange, ironique, des vieilles femmes edentees fredonnant des airs de leur jeunesse. Au fond de la haute salle se trouvait l'alcove en demi-voute, avec ses grands rideaux rouges et son lit a baldaquin... Cette vue me rappela que j'avais couru six heures a cheval, et me deshabillant avec un sourire de satisfaction indicible: "C'est pourtant la premiere fois, me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit." Et m'etant couche, les yeux tendus sur la plaine immense deja noyee d'ombres, je sentis mes paupieres s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne murmurait; au loin, les bruits du village s'eteignaient un a un, le soleil avait disparu... quelques reflets d'or indiquaient sa trace a l'infini... Je m'endormis bientot. Or, il etait nuit et la lune brillait de tout son eclat, lorsque je m'eveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l'ete arrivaient jusqu'a moi... La douce odeur du foin nouvellement fauche impregnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever pour fermer la fenetre; mais, chose inconcevable! ma tete etait parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne repondit; je sentais mes bras etendus pres de moi, completement inertes... mes jambes allongees, immobiles; ma tete s'agitait en vain! En ce moment meme, la respiration profonde, cadencee du corps, m'effraya... ma tete retomba sur l'oreiller, epuisee par ses elans: "Suis-je donc paralyse des membres!" me dit-je avec effroi. Mes yeux se refermerent. Je reflechissais, dans l'epouvante, a ce singulier phenomene, et mes oreilles suivaient les pulsations anxieuses de mon coeur... le murmure precipite du sang sur lequel l'esprit n'avait aucun pouvoir. "Comment... comment... repris-je au bout de quelques secondes... mon corps, mon propre corps refuse de m'obeir!... Kasper Haas, le maitre de tant de vignes et de gras paturages, ne peut pas meme remuer cette miserable motte de terre qui cependant est bien a lui... O Dieu!... qu'est-ce que cela veut dire?" Et comme je revais de la sorte, un faible bruit attira mon attention; la porte de mon alcove venait de s'ouvrir: un homme... un homme vetu d'etoffes roides, semblables a du feutre, comme les moines de la chapelle Saint-Gualber, a Mayence, le large feutre gris a plume de faucon releve sur l'oreille... les mains enfoncees jusqu'aux coudes dans des gants de buffleterie... venait d'entrer dans la salle. Les bottes evasees de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des genoux; une lourde chaine d'or, chargee de decorations, tombait sur sa poitrine... Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une expression de tristesse poignante et des teintes verdatres horribles. Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et, le poing sur la garde d'une immense rapiere, frappant le parquet du talon, il s'ecria: "Ceci est a moi!... a moi... Hans Buckart... comte de Barth." On eut dit une vieille machine rouillee grincant des mots cabalistiques... J'en avais la chair de poule. Mais au meme instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth disparut dans la piece voisine, ou j'entendis son pas automatique descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme s'il fut descendu dans les entrailles de la terre. Et comme j'ecoutais encore, n'entendant plus rien, voila que tout a coup la vaste salle se peuple d'une societe nombreuse... l'epinette retentit... on chante... on celebre l'amour, le plaisir, le bon vin. Je regarde, et je vois, sur le fond bleuatre de la lune, des jeunes femmes inclinees nonchalamment autour de l'epinette; de precieux cavaliers, vetus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisees, sur des tabourets a crepines d'or, se penchant, hochant la tete, se dandinant, faisant les jolis coeurs... le tout si gentiment, d'une facon si coquette, qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes a l'eau-forte de la tres-gracieuse Ecole de Lorraine au XVIe siecle. Et les petits doigts secs d'une respectable douairiere a nez de perroquet claquetaient sur les touches de l'epinette; les eclats de rire aigus lancaient leurs fusees stridentes a droite, a gauche, et se terminaient par un bruit de crecelle detraquee, a vous faire herisser les cheveux sur la nuque. Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessencie et d'elegance surannee exhalait la ses eaux de rose et de reseda tournees au vinaigre. Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me debarrasser de ce cauchemar... Impossible! mais au meme instant, une des jeunes elegantes s'ecria: "Messeigneurs, vous etes ici chez vous... ce domaine..." Elle n'eut pas le temps de finir... un silence de mort suivit ces paroles.--Je regardai... la fantasmagorie avait disparu! Alors un son de trompe frappa mes oreilles... Des chevaux piaffaient au dehors... des chiens aboyaient... et la lune calme, meditative, regardait toujours au fond de mon alcove. La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siecles, a longues robes trainantes, defilerent majestueusement d'une salle a l'autre. Quatre vilains passerent aussi, soutenant de leurs robustes epaules un brancard a feuilles de chene, ou gisait tout sanglant, l'oeil terne et la defense ecumeuse, un enorme sanglier. J'entendis les fanfares redoubler au dehors... puis s'eteindre comme un soupir dans les bois... puis... rien! Et comme je revais a cette vision etrange, regardant par hasard dans l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scene occupee par une de ces vieilles familles protestantes d'autrefois... calmes, dignes et solennelles dans leurs moeurs. La se trouvaient le patriarche a tete blanche, lisant la grande Bible; la vieille mere, haute et pale, filant le chanvre du menage, droite comme un fuseau, le collet monte jusqu'aux oreilles, la taille serree de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil reveur, accoudes sur la table dans le plus profond silence, le vieux chien de berger attentif a la lecture, la vieille horloge dans son etui de noyer, comptant les secondes ... et plus loin, dans l'ombre, quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes gens a feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de Jacob et de Rachel, en forme de declaration d'amour. Et cette honnete famille semblait convaincue des verites saintes; le vieillard, de sa voix cassee, poursuivait l'histoire edifiante avec attendrissement: "Ceci est votre terre promise... la terre d'Abraham... d'Isaac et de Jacob... laquelle je vous ai destinee depuis l'origine des siecles... afin que vous y croissiez et multipliez comme les etoiles du ciel...--Et nul ne pourra vous la ravir, car vous etes mon peuple bien-aime... en qui j'ai mis ma confiance..." La lune, voilee depuis quelques instants, venait de se decouvrir; n'entendant plus rien, je tournai la tete... ses rayons calmes et froids eclairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une ombre... la lumiere ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain, quelques arbres decoupaient leur feuillage sur la cote lumineuse. Mais, subitement, les hautes murailles se tapisserent de livres... l'antique epinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil a dossier de cuir roux. J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans les profondeurs de sa pensee, ne bougeait pas: ce silence m'accablait. Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'etant retourne, l'erudit me fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte Gregorius, consigne sous le n deg. 253 de la galerie de Hesse-Darmstadt. Grand Dieu! comment ce personnage s'etait-il detache de son cadre? Voila ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'ecria: "_Dominium, ex jure Quiritio, est jus utendi et abutendi quatenus naturalis ratio patitur._" A mesure que cette formule s'echappait de ses levres, sa figure palissait... palissait... Au dernier mot, elle n'existait plus! Que vous dirai-je encore, mes chers amis? Durant les heures suivantes je vis vingt autres generations se succeder dans l'antique castel de Hans Burckart: des chretiens et des juifs, des nobles et des roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des etres prosaiques... Et tous proclamaient leur legitime propriete, tous se croyaient maitres souverains et definitifs de la baraque!--Helas! un souffle de la mort les mettait a la porte. J'avais fini par m'habituer a cette etrange fantasmagorie. Chaque fois que l'un de ces braves gens s'ecriait: "Ceci est a moi!" je me prenais a rire et je murmurais: "Attends, camarade, attends, tu vas t'evanouir comme les autres!" Enfin, j'etais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta: le chant du coq annonce lejour; sa voix percante reveille lesetres endormis. Les feuilles s'agiterent, un frisson parcourut mon corps; je sentis mes membres se detacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes regards s'etendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse... mais ce que je vis n'etait guere propre a me rejouir. En effet, le long du petit sentier qui mene au cimetiere, montait toute la procession des fantomes que j'avais vus pendant la nuit. Elle s'avancait pas a pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette marche silencieuse, sous les teintes vagues, indecises du crepuscule naissant, avait quelque chose d'epouvantable. Et comme je restais la, plus mort que vif, labouche beante, le front baigne de sueur froide, la tete du cortege sembla se fondre dans les vieux saules pleureurs. Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commencais a reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me faire signe de venir... Une voix lointaine... ironique, me criait: "Kasper ... Kasper ... viens ... cette terre est a nous!..." Puis tout disparut. Une bande de pourpre etendue a l'horizon annoncait le jour. Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de maitre Christian Haas... Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe a plusieurs reprises de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous avouer que le souvenir de mon sejour au castel de Burckart a modifie singulierement la bonne opinion que j'avais concue de ma nouvelle importance ... car la vision de cette nuit singuliere me parait signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas, les proprietaires passent!... chose qui fait dresser les cheveux sur la tete, lorsqu'on y reflechit serieusement. Aussi, loin de m'endormir dans les delices de Capoue, je me suis remis a la musique, et je compte faire jouer l'annee prochaine, sur le grand theatre de Berlin, un opera dont vous me donnerez des nouvelles. En definitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimere, est encore la plus solide de toutes les proprietes.... Elle ne finit pas avec la vie ... au contraire ... la mort la confirme et lui donne un nouveau lustre! Supposons, par exemple, qu'Homere revienne en ce monde: personne ne songerait certainement a lui contester le merite d'avoir fait l'_Iliade,_ et chacun de nous s'efforcerait de rendre a ce grand homme les honneurs qui lui sont dus.... Mais si, par hasard, le plus riche proprietaire de ce temps-la venait reclamer les champs ... les forets ... les paturages qui faisaient son orgueil ... il y a dix a parier contre un qu'il serait recu comme un voleur, et qu'il perirait miserablement sous le baton.... A MON AMI JOSEPH-FELIX HALY HUGUES-LE-LOUP I Vers les fetes de Noel de l'annee 18.., un matin que je dormais profondement a l'hotel du _Cygne_, a Tubingue, le vieux Gedeon Sperver entra dans ma chambre en s'ecriant: "Fritz... rejouis-toi!... je t'emmene au chateau de Nideck, a dix lieues d'ici... Tu connais Nideck... la plus belle residence seigneuriale du pays: un antique monument de la gloire de nos peres!" Notez bien que je n'avais pas vu Sperver, mon respectable pere nourricier, depuis seize ans; qu'il avait laisse pousser toute sa barbe, qu'un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque, et qu'il me tenait sa lanterne sous le nez. "D'abord, m'ecriai-je, procedons methodiquement; qui etes-vous? --Qui je suis!... Comment, tu ne reconnais pas Gedeon Sperver, le braconnier du Schwartz-Wald?... Oh! ingrat.... Moi qui t'ai nourri, eleve ... moi qui t'ai appris a tendre une trappe, a guetter le renard au coin d'un bois, a lancer les chiens sur la piste du chevreuil!... Ingrat ... il ne me reconnait pas! Regarde donc mon oreille gauche qui est gelee. --A la bonne heure!... Je reconnais ton oreille gauche.... Maintenant, embrassons-nous." Nous nous embrassames tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du revers de la main, reprit: "Tu connais Nideck? --Sans doute ... de reputation.... Que fais-tu la? --Je suis premier piqueur du comte. --Et tu viens de la part de qui? --De la jeune comtesse Odile. --Bon ... quand partons-nous? --A l'instant meme. Il s'agit d'une affaire urgente; le vieux comte est malade, et sa fille m'a recommande de ne pas perdre une minute. Les chevaux sont prets.... --Mais, mon cher Gedeon, vois donc le temps qu'il fait: depuis trois jours, il ne cesse pas de neiger. --Bah! bah! Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier, mets ta rhingrave, attache tes eperons, et en route! Je vais faire preparer un morceau." Il sortit. "Ah! reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta pelisse par la-dessus." Puis il descendit. Je n'ai jamais su resister au vieux Gedeon; des mon enfance, il obtenait tout de moi avec un hochement de tete, un mouvement d'epaule.... Je m'habillai donc et ne tardai pas a le suivre dans la grande salle. "He! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul, s'ecria-t-il tout joyeux. Depeche-moi cette tranche de jambon sur le pouce et buvons le coup de l'etrier, car les chevaux s'impatientent.... A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe. --Comment, ma valise? --Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au Nideck, c'est indispensable, je t'expliquerai ca tout a l'heure." Nous descendimes dans la cour de l'hotel. En ce moment, deux cavaliers arrivaient; ils semblaient harasses de fatigue; leurs chevaux etaient blancs d'ecume. Sperver, grand amateur de la race chevaline, fit une exclamation de surprise: "Les belles betes! ... des valaques ... quelle finesse! de vrais cerfs.... Allons, Niclause ... allons donc, depeche-toi de leur jeter une housse sur les reins ... le froid pourrait les saisir." Les voyageurs, enveloppes de fourrures blanches d'Astrakan, passerent pres de nous comme nous mettions le pied a l'etrier; je decouvris seulement la longue moustache brune de l'un deux, et ses yeux noirs d'une vivacite singuliere. Ils entrerent dans l'hotel. Le palefrenier tenait nos chevaux en main; il nous souhaita un bon voyage, et lacha les renes, Nous voila partis. Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des Ardennes plein d'ardeur; nous volions sur la neige.... En dix minutes nous eumes depasse les dernieres maisons de Tubingue. Le temps commencait a s'eclaircir. Aussi loin que pouvaient s'etendre nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de sentier. Nos seules compagnons de voyage etaient les corbeaux du Schwartz-Wald, deployant leurs grandes ailes creuses sur les monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix rauque: Misere! ... misere! ... misere!.... Gedeon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de chat sauvage, et son bonnet de fourrure a longues oreilles pendantes, galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du _Freyschutz_; parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau limpide scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu. "He! he! Fritz, me disait-il, voila ce qui s'appelle une jolie matinee d'hiver. --Sans doute, mais un peu rude. --J'aime le temps sec, moi ... ca vous rafraichit le sang.... Si le vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes." Je souriais du bout des levres. Apres une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et vint se placer cote a cote avec moi. "Fritz, me dit-il d'un accent plus serieux, il est pourtant necessaire que tu connaisses le motif de notre voyage. --J'y pensais. --D'autant plus qu'un grand nombre de medecins ont deja visite le comte. --Ah! --Oui ... il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui ne voulaient voir que la langue du malade ... de la Suisse, qui ne regardaient que ses urines ... et de Paris, qui se mettaient un petit morceau de verre dans l'oeil pour observer sa physionomie.... Mais tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur ignorance. --Diable! comme tu nous traites! --Je ne dis pas ca pour toi, au contraire, je te respecte, et s'il m'arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier a toi qu'a n'importe quel autre medecin; mais, pour ce qui est de l'interieur du corps, vous n'avez pas encore decouvert de lunette pour voir ce qui s'y passe. --Qu'en sais-tu? A cette reponse, le brave homme me regarda de travers. "Serait-ce un charlatan comme les autres?" pensait-il.... Pourtant il reprit: "Ma foi, Fritz, si tu possedes une telle lunette, elle viendra fort a propos, car la maladie du comte est precisement a l'interieur: c'est une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais que la rage se declare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de neuf semaines? --On le dit, mais, ne l'ayant pas observe par moi-meme, j'en doute. --Tu n'ignores pas, au moins, qu'il y a des fievres de marais qui reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontee d'une certaine facon, la fievre, la colique ou le mal de dents vous reviennent a minute fixe. --Eh! mon pauvre Gedeon, a qui le dis-tu?... ces maladies periodiques font mon desespoir...--Tant pis... la maladie du comte est periodique... elle revient tous les ans, le meme jour, a la meme heure; sa bouche se remplit d'ecume, ses yeux deviennent blancs comme des billes d'ivoire; il tremble des pieds a la tete et ses dents grincent les unes contre les autres. --Cet homme a sans doute eprouve de grands chagrins? --Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l'homme le plus heureux du monde. Il est puissant, riche, comble d'honneurs. Il a tout ce que les autres desirent. Malheureusement, sa fille refuse tous les partis qui se presentent. Elle veut se consacrer a Dieu, et ca le chagrine de penser que l'antique race des Nideck va s'eteindre. --Comment sa maladie s'est-elle declaree? --Tout a coup, il y a douze ans." En ce moment le brave homme parut se recueillir; il sortit de sa veste un troncon de pipe et le bourra lentement, puis l'ayant allume: "Un soir, dit-il, j'etais seul avec le comte dans la salle d'armes du chateau. C'etait vers les fetes de Noel. Nous avions couru le sanglier toute la journee dans les gorges du Rhethal, et nous etions rentres, a la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, eventres depuis la queue jusqu'a la tete. Il faisait juste un temps comme celui-ci: froid et neigneux. Le comte se promenait de long en large dans la salle, la tete penchee sur la poitrine et les mains derriere le dos, comme un homme qui reflechit profondement. De temps en temps il s'arretait pour regarder les hautes fenetres ou s'accumulait la neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminee en pensant a mes chiens, et je maudissais interieurement tous les sangliers du Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait au Nideck, et l'on n'entendait plus rien que le bruit des grandes bottes eperonnees du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement qu'un corbeau, sans doute chasse par un coup de vent, vint battre les vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de neige se detacha... De blanches qu'elles etaient, les fenetres devinrent toutes noires de ce cote.--Ces details ont-ils du rapport avec la maladie de ton maitre? --Laisse-moi finir ... tu verras. A ce cri, le comte s'etait arrete, les yeux fixes, les joues pales et la tete penchee en avant, comme un chasseur qui entend venir la bete. Moi, je me chauffais toujours, et je pensais: "Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientot?" Car, pour dire la verite, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois ... j'y suis!... A peine le corbeau avait-il jete son cri dans l'abime, que la vieille horloge sonnait onze heures.--Au meme instant, le comte tourne sur ses talons; il ecoute ... ses levres remuent; je vois qu'il chancelle comme un homme ivre. Il etend les mains ... les machoires serrees ... les yeux blancs. Moi, je lui crie: "Monseigneur, qu'avez-vous?" Mais il se met a rire comme un fou, trebuche et tombe sur les dalles, la face contre terre... Aussitot, j'appelle au secours; les domestiques arrivent. Sebalt prend le comte par les jambes, moi par les epaules, nous le transportons sur le lit qui se trouve pres de la fenetre; et comme j'etais en train de couper sa cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais a une attaque d'aploplexie, voila que la comtesse entre et se jette sur le corps du comte, en poussant des cris si dechirants, que je frissonne encore rien que d'y penser!" Ici, Gedeon ota sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa selle, et poursuivit d'un air melancolique: "Depuis ce jour-la, Fritz, le diable s'est loge dans les murs de Nideck, et parait ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, a la meme epoque, a la meme heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure de huit a quinze jours, pendant lesquels il jette des cris a vous faire dresser les cheveux sur la tete! Puis il se remet lentement, lentement. Il est faible, pale, il se traine de chaise en chaise, et, si l'on fait le moindre bruit, si l'on remue, il se retourne.... Il a peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des creatures qui soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir: "Va-t'en! Va-t'en! crie-t-il les mains etendues. Oh! laisse-moi! laisse-moi! n'ai-je pas assez souffert?". C'est horrible de l'entendre, et moi, moi, qui l'accompagne de pres a la chasse ... qui sonne du cor lorsqu'il frappe la bete ... moi, qui suis le premier de ses serviteurs ... moi, qui me ferais casser la tete pour son service ... eh bien, dans ces moments-la, je voudrais l'etrangler, tant c'est abominable de voir comme il traite sa propre fille!" Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre, piqua des deux, et nous fimes un temps de galop. J'etais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait fort douteuse, presque impossible.... C'etait evidemment une maladie morale; pour la combattre, il aurait fallu remonter a sa cause premiere, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de l'existence. Toutes ces pensees m'agitaient. Le recit du vieux piqueur, bien loin de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu: triste disposition pour obtenir un succes! Il etait environ trois heures, lorsque nous decouvrimes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon. Malgre la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles, suspendues en forme de hotte aux angles de l'edifice. Ce n'etait encore qu'un vague profil, se detachant a peine sur l'azur du ciel; mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges apparurent. En ce moment Sperver ralentit sa marche et s'ecria: "Fritz, il faut arriver avant la nuit close... En avant!..." Mais il eut beau eperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant ses jambes de devant avec horreur, herissant sa criniere, et lancant de ses naseaux dilates deux jets de vapeur bleuatre. "Qu'est-ce que cela? s'ecria Gedeon tout surpris... Ne vois-tu rien, Fritz?... est-ce que..." Il ne termina point sa phrase, et m'indiquant, a cinquante pas, au revers de la cote, un etre accroupi dans la neige: "La Peste-Noire!" fit-il d'un accent si trouble que j'en fus moi-meme tout saisi. Et suivant du regard la direction de son geste, j'apercus avec stupeur une vieille femme, les jambes recoquillees entre les bras, et si miserable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient a travers ses manches. Quelques meches de cheveux gris pendaient autour de son cou, long, rouge et nu, comme celui d'un vautour. Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses yeux hagards s'etendaient au loin sur la plaine neigeuse. Sperver avait repris sa course a gauche, tracant un immense circuit autour de la vieille. J'eus peine a le rejoindre. "Ah ca, lui criai-je, que diable fais-tu? C'est une plaisanterie? --Une plaisanterie! Non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un pareil sujet.... Je ne suis pas superstitieux ... mais cette rencontre me fait peur." Alors, tournant la tete, et voyant que la vieille ne bougeait pas, et que son regard suivait toujours la meme direction, il parut se rassurer un peu. "Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as etudie bien des choses dont je ne connais pas la premiere lettre ... eh bien, apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend pas.... Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme: la Peste-Noire.... Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom; mais c'est ici, au Nideck, qu'elle le merite surtout!" Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot. "Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y comprends rien.--Oui, c'est notre perte a tous, cette sorciere que tu vois la-bas, c'est d'elle que vient tout le mal ... c'est elle qui tue le comte! --Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable influence? --Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour du mal ... au moment ou le comte est saisi de son attaque ... vous n'avez qu'a monter sur la tour des signaux, qu'a promener vos regards sur la plaine, et vous decouvrez la Peste-Noire, comme une tache, entre la foret de Tubingue et le Nideck. Elle est la, seule, accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir! Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit: "Gedeon ... elle vient!" Moi, je lui tiens le bras pour l'empecher de trembler; mais il repete toujours en begayant ... les yeux ecarquilles: "Elle vient! ho! ho! elle vient!..." Alors, je monte dans la tour de Hugues; je regarde longtemps.... Tu sais, Fritz, que j'ai de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et terre, j'apercois un point noir. Le lendemain, le point noir est plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le lendemain, on decouvre clairement la vieille, a deux portees de carabine, dans la plaine: les attaques commencent, le comte crie!... Le lendemain, la sorciere est au pied de la montagne ... alors le comte a les machoires serrees comme un etau ... il ecume ... ses yeux tournent.... Oh! la miserable!... Et dire que je l'ai eue vingt fois au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empeche de lui envoyer une balle, Il criait: "Non, Sperver, non, pas de sang!..." Pauvre homme, menager celle qui le tue ... car elle le tue, Fritz.... Il n'a deja plus que la peau et les os!" Mon brave ami Gedeon etait trop prevenu contre la vieille pour qu'il me fut possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas etendre le champ de la realite! Ces influences occultes, ces rapports mysterieux, ces affinites invisibles, tout ce monde magnetique que les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres contestent d'un air ironique, qui nous repond que demain il ne fera pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens avec l'ignorance universelle! Je me bornai donc a prier Sperver de moderer sa colere et surtout de bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prevenant que cela lui porterait malheur. "Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'etre pendu. --C'est deja beaucoup trop, pour un honnete homme. --He! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voila tout. J'aime autant ca que de recevoir un coup de marteau sur la tete, comme dans l'apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digerer, eternuer, comme dans les autres maladies. --Pauvre Gedeon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise. --Barbe grise tant que tu voudras ... c'est ma maniere de voir.... J'ai toujours un canon de mon fusil charge a balle au service de la sorciere; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion se presente..." Il termina sa pensee par un geste expressif. "Tu auras tort, Sperver, tu auras tort.... Je suis de l'avis du comte de Nideck: "Pas de "sang!" Un grand poete a dit:--"Tous les "flots de l'Ocean ne peuvent laver une goutte "de sang humain!"--Reflechis a cela, camarade, et decharge ton fusil contre un sanglier a la premiere occasion." Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux braconnier, il baissa la tete et sa figure prit une expression pensive. Nous gravissions alors les pentes boisees qui separent le miserable hameau de Tiefenbach du chateau du Nideck. La nuit etait venue. Comme il arrive presque toujours apres une claire et froide journee d'hiver, la neige recommencait a tomber, de larges flocons venaient se fondre sur la criniere de nos chevaux qui hennissaient doucement et doublaient le pas, excites sans doute par l'approche du gite. De temps en temps, Sperver regardait en arriere, avec une inquietude visible, et moi-meme je n'etais pas exempt d'une certaine apprehension indefinissable, en songeant a l'etrange description que le piqueur m'avait faite de la maladie de son maitre. D'ailleurs, l'esprit de l'homme s'harmonise avec la nature qui l'entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une foret chargee de givre et secouee par la bise: les arbres ont un air morne et petrifie qui fait mal a voir. A mesure que nous avancions, les chenes devenaient plus rares, quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre, apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des melezes, lorsque tout a coup, au sortir d'un fourre, le vieux burg dressa brusquement devant nous sa haute niasse noire piquee de points lumineux. Sperver s'etait arrete en face d'une porte creusee en entonnoir entre deux tours, et fermee par un grillage de fer. "Nous y sommes!" s'ecria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval. Il saisit le pied de cerf, et le son clair d'une cloche retentit au loin. Apres quelques minutes d'attente, une lanterne apparut dans les profondeurs de la voute, etoilant les tenebres, et nous montrant, dans son aureole, un petit homme bossu, a barbe jaune, large des epaules, et fourre comme un chat. Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome traversant un reve des _Niebelungen._ Il s'avanca lentement et vint appliquer sa large figure plate contre le grillage, ecarquillant les yeux et s'efforcant de nous voir dans la nuit. "Est-ce toi, Sperver? fit-il d'une voix enrouee. --Ouvriras-tu, Knapwurst, s'ecria le piqueur.... Ne sens-tu pas qu'il fait un froid de loup? --Ah! je te reconnais, dit le petit homme. Oui ... oui ... c'est bien toi.... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens!" La porte s'ouvrit, et le gnome, elevant vers moi sa lanterne avec une grimace bizarre, me salua d'un: "_Wilkom, herr docter_ (soyez le bien-venu, monsieur le docteur)", qui semblait vouloir dire: "Encore un qui s'en ira comme les autres!" Puis il referma tranquillement la grille, pendant que nous mettions pied a terre, et vint ensuite prendre la bride de nos chevaux. II En suivant Sperver, qui montait l'escalier d'un pas rapide, je pus me convaincre que le chateau du Nideck meritait sa reputation. C'etait une veritable forteresse taillee dans le roc, ce qu'on appelait chateau d'embuscade autrefois. Ses voutes, hautes et profondes, repetaient au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, penetrant par les meurtrieres, faisait vaciller la flamme des torches engagees de distance en distance dans les anneaux de la muraille. Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure; il tournait tantot a droite, tantot a gauche. Je le suivais hors d'haleine. Enfin il s'arreta sur un large palier et me dit: "Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du chateau, pour aller prevenir la jeune comtesse Odile de ton arrivee. --Bon! fais ce que tu jugeras necessaire. --Tu trouveras la notre majordome, Tobie Offenloch, un vieux soldat du regiment de Nideck; il a fait jadis la campagne de France sous le comte. --Tres-bien! --Tu verras aussi sa femme, une Francaise, nommee Marie Lagoutte, qui se pretend de bonne famille. --Pourquoi pas? --Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantiniere de la grande-armee. Elle nous a ramene Tobie Offenloch sur sa charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a epousee par reconnaissance ... tu comprends.... --Cela suffit.... Ouvre toujours.... Je gele..." Et je voulus passer outre; mais Sperver, entete comme tout bon Allemand, tenait a m'edifier sur le compte des personnages avec lesquels j'allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me retenant par les brandebourgs de ma rhingrave: "De plus, tu trouveras Sebalt Kraft, le grand veneur, un garcon triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf; le sommelier, Christian Becker; enfin, tout notre monde, a moins qu'ils ne soient deja couches!" La-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ebahi sur le seuil d'une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du Nideck. Au premier abord, je remarquai trois fenetres au fond, dominant le precipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chene bruni par le temps; sur le buffet un tonneau, des verres, des bouteilles. A gauche, une cheminee gothique a large manteau, empourpree par un feu splendide, et decoree, sur chaque face, de sculptures representant les differents episodes d'une chasse au sanglier au moyen age; enfin, au milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne gigantesque, eclairant une douzaine de canettes a couvercle d'etain. Je vis tout cela d'un coup d'oeil, mais ce qui me frappa le plus, ce furent les personnages. Je reconnus d'abord le majordome a sa jambe de bois: un petit homme, gros, court, replet, le teint colore, le ventre tombant sur les cuisses, le nez rouge et mamelonne comme une framboise mure; il portait une enorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur la nuque, un habit de peluche vert-pomme, a boutons d'acier larges comme des ecus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie, et les souliers a boucles d'argent. Il etait en train de tourner le robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable epanouissait sa face rubiconde, et ses yeux, a fleur de tete, brillaient de profil comme des verres de montre. Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vetue d'une robe de stoff a grands ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue, jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des fauteuils a dossier droit. De petites chevilles fendues pincaient l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que le troisieme clignait de l'oeil d'un air malin et paraissait jouir de les voir courbes sous cette espece de fourches caudines. "Combien de cartes? demandait-il. --Deux, repondait la vieille. --Et toi, Christian? --Deux.... --Ha! ha!... Je vous tiens!... Coupez le roi! coupez l'as!... Et celle-ci, et celle-la.... Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mere! Ca vous apprendra, une fois de plus, a nous vanter les jeux de France! --Monsieur Christian, vous n'avez pas d'egards pour le beau sexe. --Au jeu de cartes, on ne doit d'egards a personne. --Mais vous voyez bien qu'il n'y a plus de place! --Bah! bah! avec un nez comme le votre, il y a toujours de la ressource." En ce moment Sperver s'ecria: "Camarades, me voici! --He! Gedeon... Deja de retour?" Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros majordome vida son verre.... Tout le monde se tourna de notre cote. "Et Monseigneur va-t-il mieux? --Heu! fit le majordome en allongeant la levre inferieure, heu! --C'est toujours la meme chose? --A peu pres, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l'oeil." Sperver s'en apercut. "Je vous presente mon fils: le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il fierement. Ah! tout va changer ici, maitre Tobie. Maintenant que Fritz est arrive, il faut que cette maudite migraine s'en aille. Si l'on m'avait ecoute plus tot.... Enfin, il vaut mieux tard que jamais." Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire, car, s'adressant au majordome: "Allons donc, monsieur Offenloch ...; allons donc, s'ecria-t-elle, remuez-vous.... Presentez un siege a monsieur le docteur... Vous restez la, bouche beante comme une carpe.... Ah! monsieur ... ces Allemands...." Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me debarrasser de mon manteau. "Permettez, monsieur.... --Vous etes trop bonne, ma chere dame. --Donnez, donnez toujours.... Il fait un temps... Ah! monsieur, quel pays!... --Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en secouant son bonnet couvert de neige ... nous arrivons a temps... He! Kasper! Kasper!..." Un petit homme, plus haut d'une epaule que de l'autre, et la figure saupoudree d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminee: "Me voici! --Bon! tu vas faire preparer pour monsieur le docteur la chambre qui se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues ... tu sais? --Oui, Sperver, tout de suite. --Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ... Knapwurst te la remettra. Quant au souper.... --Soyez tranquille, je m'en charge. --Tres-bien, je compte sur toi." Le petit homme sortit, et Gedeon, apres s'etre debarrasse de sa pelisse, nous quitta pour aller prevenir la jeune comtesse de mon arrivee. J'etais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte. "Otez-vous donc de la, Sebalt, disait-elle au grand veneur, vous vous etes assez roti, j'espere, depuis ce matin. Asseyez-vous pres du feu, monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos jambes.... C'est cela." Puis, me presentant sa tabatiere: "En usez-vous? --Non, ma chere dame, merci. --Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez tort: c'est le charme de l'existence." Elle remit sa tabatiere dans la poche de son tablier, et reprit apres quelques instants: "Vous arrivez a propos: Monseigneur a eu hier sa deuxieme attaque, une attaque furieuse, n'est-ce pas, monsieur Offenloch? --Furieuse est le mot, fit gravement le majordome. --Ce n'est pas etonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit pas; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l'ai vu passer deux jours sans prendre un bouillon. --Et sans boire un verre de vin," ajouta le majordome, en croisant ses petites mains repletes sur sa bedaine. Je crus devoir hocher la tete pour temoigner ma surprise. Aussitot, maitre Tobie Offenloch vint s'asseoir a ma droite et me dit: "Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de markobruenner par jour. --Et une aile de volaille a chaque repas, interrompit Marie Lagoutte. Le pauvre homme est maigre a faire peur. --Nous avons du markobruenner de soixante ans, reprit le majordome, et du johannisberg de l'an XI, car les Francais ne l'ont pas tout bu, comme le pretend Madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n'y a rien comme ce vin-la, pour remettre un homme sur pied. --Dans le temps, dit le grand veneur d'un air melancolique, dans le temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine: il se portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade. --C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre l'appetit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu. --Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des creatures du bon Dieu comme les hommes." Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis le vent fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtrieres avec des sifflements lugubres. Sebalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, apres avoir pris une nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatiere, et moi, je reflechissais a l'etrange infirmite qui nous porte a nous poursuivre reciproquement de nos conseils. En ce moment, le majordome se leva. "Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s'appuyant au dos de mon fauteuil. --Je vous remercie, je ne bois jamais avant d'aller voir un malade. --Quoi! pas meme un petit verre de vin? --Pas meme un petit verre de vin." Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris. "Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui ... j'aime mieux boire en mangeant ... et prendre un verre de cognac apres ... dans mon pays, les dames prennent leur cognac.... C'est plus distingue que le kirsch!" Marie Lagoutte terminait a peine ces explications, lorsque Sperver entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre. Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir, j'entendis la femme du majordome dire a son mari: "Il est tres-bien, ce jeune homme, ca ferait un beau carabinier!" Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien; j'etais moi-meme tout pensif. Quelques pas sous les voutes tenebreuses du Nideck effacerent completement de mon esprit les figures grotesques de maitre Tobie et de Marie Lagoulte: pauvres petits etres inoffensifs, vivant, comme l'ornithomyse, sous l'aile puissante du vautour. Bientot, Gedeon m'ouvrit une piece somptueuse, tendue de velours violet pavillonne d'or. Une lampe de bronze, posee sur le coin de la cheminee et recouverte d'un globe de cristal depoli, l'eclairait vaguement. D'epaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on eut dit l'asile du silence et de la meditation. En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient une fenetre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l'abime et je compris sa pensee: il regardait si la sorciere etait toujours la-bas, accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien, car la nuit etait profonde. Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au pale rayonnement de la lampe, une blanche et frele creature, assise dans un fauteuil de forme gothique, non loin du malade: c'etait Odile de Nideck. Sa longue robe de soie noire, son attitude reveuse et resignee, la distinction ideale de ses traits, rappelaient ces creations mystiques du moyen age, que l'art moderne abandonne sans reussir a les faire oublier. Que se passa-t-il dans mon ame a la vue de cette blanche statue? Je l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon emotion. Une musique interieure me rappela les vieilles ballades de ma premiere enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald fredonnent pour endormir nos premieres tristesses. A mon approche, Odile s'etait levee. "Soyez le bienvenu, Monsieur le docteur, me dit-elle avec une simplicite touchante; puis m'indiquant du geste l'alcove ou reposait le comte: Mon pere est la." Je m'inclinai profondement, et sans repondre, tant j'etais emu, je m'approchai de la couche du malade. Sperver, debout a la tete du lit, elevait d'une main la lampe, tenant de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile etait a ma gauche. La lumiere, tamisee par le verre depoli, tombait doucement sur la figure du comte. Des le premier instant, je fus saisi de l'etrange physionomie du seigneur du Nideck, et, malgre toute l'admiration respectueuse que venait de m'inspirer sa fille, je ne pus m'empecher de me dire: "C'est un vieux loup!" En effet, cette tete grise a cheveux ras, renflee derriere les oreilles d'une facon prodigieuse, et singulierement allongee par la face; l'etroitesse du front au sommet, sa largeur a la base; la disposition des paupieres, terminees en pointe a la racine du nez, bordees de noir et couvrant imparfaitement le globe de l'oeil, terne et froid; la barbe courte et drue s'epanouissant autour des machoires osseuses: tout dans cet homme me fit fremir, et des idees bizarres sur les affinites animales me traverserent l'esprit. Je dominai mon emotion et je pris le bras du malade.... Il etait sec, nerveux; la main petite et ferme. Au point de vue medical, je constatai un pouls dur, frequent, febrile, une exasperation touchant au tetanos. Que faire? Je reflechissais; d'un cote, la jeune comtesse anxieuse; de l'autre, Sperver, cherchant a lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif, epiant mes moindres gestes ... m'imposaient une contrainte penible. Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de serieux a entreprendre. Je laissai le bras, j'ecoutai la respiration. De temps en temps une espece de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement reprenait son cours ... s'accelerait ... et devenait haletant.... Le cauchemar oppressait evidemment cet homme.... Epilepsie ou tetanos, qu'importe?... Mais la cause ... la cause ... voila ce qu'il m'aurait fallu connaitre et ce qui m'echappait. Je me retournai tout pensif. "Que faut-il esperer, Monsieur? me demanda la jeune fille. --La crise d'hier touche a sa fin, Madame ... il s'agirait de prevenir une nouvelle attaque. --Est-ce possible, Monsieur le docteur?" J'allais repondre par quelque generalite scientifique, n'osant me prononcer d'une maniere positive, quand les sons lointains de la cloche du Nideck frapperent nos oreilles. "Des etrangers!" dit Sperver, Il y eut un instant de silence. "Allez voir! dit Odile, dont le front s'etait legerement assombri.... Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l'hospitalite dans de telles circonstances?... C'est impossible!" Presque aussitot la porte s'ouvrit; une tete blonde et rose parut dans l'ombre et dit a voix basse: "Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagne d'un ecuyer, demande asile au Nideck.... Il s'est egare dans la montagne.... --C'est bien, Gretchen, repondit la jeune comtesse avec douceur. Allez prevenir le majordome de recevoir Monsieur le baron de Zimmer.... Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul l'empeche de faire lui-meme les honneurs de sa maison. Qu'on eveille nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient." Rien ne saurait exprimer la noble simplicite de la jeune chatelaine en donnant ces ordres. Si la distinction semble hereditaire dans certaines familles, c'est que l'accomplissement des devoirs de l'opulence eleve l'ame. Tout en admirant la grace, la douceur du regard, la distinction d'Odile du Nideck, son profil d'un fini de details, d'une purete de lignes qu'on ne rencontre que dans les spheres aristocratiques.... ces idees me passaient par l'esprit, et je cherchais en vain rien de comparable dans mes souvenirs. "Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, depechez-vous. --Oui, Madame." La suivante s'eloigna, et je restai quelques secondes encore sous le charme de mes impressions. Odile s'etait retournee. "Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un melancolique sourire, on ne peut rester a sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses affections et le monde. --C'est vrai, Madame, repondis-je, les ames d'elite appartiennent a toutes les infortunes: le voyageur egare, le malade, le pauvre sans pain, chacun a le droit d'en reclamer sa part, car Dieu les a faites comme ses etoiles, pour le bonheur de tous!" Odile baissa ses longues paupieres, et Sperver me serra doucement la main. Au bout d'un instant, elle reprit: "Ah! Monsieur, si vous sauvez mon pere!... --Ainsi que j'ai eu l'honneur devons le dire, Madame, la crise est finie. Il faut en empecher le retour. --L'esperez-vous? --Avec l'aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n'est pas impossible. Je vais y reflechir." Odile, tout emue, m'accompagna jusqu'a la porte. Sperver et moi nous traversames l'antichambre, ou quelques serviteurs veillaient, attendant les ordres de leur maitresse. Nous venions d'entrer dans le corridor, lorsque Gedeon, qui marchait le premier, se retourna tout a coup, et me placant ses deux mains sur les epaules: "Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis un homme, moi, tu peux tout me dire: qu'en penses-tu? --Il n'y a rien a craindre pour cette nuit. --Bon, je sais cela, tu l'as dit a la comtesse; mais, demain? --Demain? --Oui, ne tourne pas la tete. A supposer que tu ne puisses pas empecher l'attaque de revenir, la, franchement, Fritz, penses-tu qu'il en meure? --C'est possible, mais je ne le crois pas, --Eh! s'ecria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le crois pas, c'est que tu en es sur!" Et me prenant bras dessus, bras dessous, il m'entraina dans la galerie. Nous y mettions a peine le pied, que le baron de Zimmer-Blouderic et son ecuyer nous apparurent, precedes de Sebalt portant une torche allumee. Ils se rendaient a leur appartement, et ces deux personnages, le manteau jete sur l'epaule, les bottes molles a la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serree dans de longues tuniques vert-pistache a brandebourgs et torsades soie et or, le kolbac d'ourson enfonce sur la tete, le couteau de chasse a la ceinture, avaient quelque chose d'etrangement pittoresque a la lueur blanche de la resine. "Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Tubingue. Ils nous ont suivis de pres. --Tu ne te trompes pas: ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune a sa taille elancee; il a le profil d'aigle et porte les moustaches a la Wallenstein." Ils disparurent dans une travee laterale. Gedeon prit une torche a la muraille et me guida dans un dedale de corridors, de couloirs, de voutes hautes, basses, en ogive, en plein cintre, que sais-je? cela n'en finissait plus. "Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits ... la chapelle, ou l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le Chauve s'est fait protestant.... Voici la salle d'armes...." Toutes choses qui m'interessaient mediocrement. Apres etre arrives tout en haut, il nous fallut redescendre une enfilade de marches. Enfin, grace au ciel, nous arrivames devant une petite porte massive. Sperver sortit une enorme clef de sa poche, et, me remettant la torche: "Prends-garde a la lumiere, dit-il. Attention!" En meme temps il poussa la porte, et l'air froid du dehors entra dans le couloir. La flamme se prit a tourbillonner, envoyant des etincelles en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi. "Ah! ah! ah! s'ecria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!... Avance donc.... Ne crains rien.... Nous sommes sur la courtine qui va du chateau a la vieille tour." Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple. La neige encombrait cette plate-forme a balustrade de granit; le vent la balayait avec des sifflements immenses. Qui eut vu de la plaine notre torche echevelee eut pu se dire: "Que font-ils donc la-haut ... dans les nuages!... Pourquoi se promenent-ils a cette heure?" "La vieille sorciere nous regarde peut-etre," pensai-je en moi-meme, et cette idee me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave, et la main sur mon feutre, je me mis a courir derriere Sperver. Il elevait la lumiere pour m'indiquer la route et marchait a grands pas. Nous entrames precipitamment dans la tour, puis dans la chambre de Hugues. Une flamme vive nous salua de ses petillements joyeux: quel bonheur de se retrouver a l'abri d'epaisses murailles! J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et, contemplant cette antique demeure, je m'ecriai: "Dieu soit loue! Nous allons donc pouvoir nous reposer. --Devant une bonne table, ajouta Gedeon. Contemple-moi ca, plutot que de rester le nez en l'air: un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes, un brochet, le dos bleu, la machoire garnie de persil. Viandes froides et vins chauds ... j'aime ca. Je suis content de Kasper; il a bien compris mes ordres." Il disait vrai, ce brave Gedeon: "Viandes froides et vins chauds," car, devant la flamme, une magnifique rangee de bouteilles subissaient l'influence delicieuse de la chaleur. A cet aspect, je sentis s'eveiller en moi une veritable faim canine; mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit: "Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps; mettons-nous a l'aise; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D'abord, tes bottes doivent te faire mal; quand on a galope huit heures consecutivement, il est bon de changer de chaussure.... C'est mon principe.... Voyons, assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes.... Bien ... je la tiens...--En voila une!...--Passons a l'autre.... C'est cela!...--Fourre tes pieds dans ces sabots, ote ta rhingrave, jette-moi cette houppelande sur ton dos.... A la bonne heure!" Il en fit autant, puis d'une voix de stentor: "Maintenant, Fritz, s'ecria-t-il, a table! Travaille de ton cote, moi du mien, et surtout rappelle-toi le vieux proverbe allemand:--"Si "c'est le Diable qui a fait la soif, a coup sur "c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin!" III Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de course a travers les neiges du Schwartz-Wald. Sperver, attaquant tour a tour le gigot de chevreuil, les gelinottes et le brochet, murmurait la bouche pleine: "Nous avons des bois! nous avons de hautes bruyeres! nous avons des etangs!" Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard une bouteille, il ajoutait: "Nous avons aussi des coteaux ... verts au printemps, et pourpres en automne!...--A ta sante, Fritz! --A la tienne, Gedeon!" C'etait merveille de nous voir.... Nous nous admirions l'un l'autre. La flamme petillait, les fourchettes cliquetaient, les machoires galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient, et, dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne, chantait son hymne funebre, cet hymne etrange, desole, qu'il chante lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se chargent, s'engloutissent, et que la lune pale regarde l'eternelle bataille! Cependant notre appetit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome d'un vieux vin de Bremberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords ... il me le presenta en s'ecriant: "Au retablissement du seigneur Yeri-Hans de Nideck.... Bois jusqu'a la derniere goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende!" Ce qui fut fait. Puis il le remplit de nouveau, et repetant d'une voix retentissante: "Au retablissement du haut et puissant seigneur Yeri-Hans de Nideck mon maitre!" Il le vida gravement a son tour. Alors, une satisfaction profonde envahit notre etre, et nous fumes heureux de nous sentir au monde. Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l'air, les bras pendants, et me mis a contempler ma residence. C'etait une voute basse, taillee dans le roc vif, un veritable four d'une seule piece, atteignant au plus douze pieds au sommet de son cintre; tout au fond, j'apercus une sorte de grande niche, ou se trouvait mon lit; un lit a raz de terre, ayant, je crois, une peau d'ours pour couverture; et au fond de cette grande niche, une autre plus petite, ornee d'une statuette de la Vierge, taillee dans le meme bloc de granit et couronnee d'une touffe d'herbes fanees. "Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu! ce n'est pas grandiose, ca ne vaut pas les appartements du chateau. Nous sommes ici dans la tour de Hugues; c'est vieux comme la montagne, Fritz: ca remonte au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-la, vois-tu, les gens ne savaient pas encore batir des voutes hautes, larges, rondes ou pointues, ils creusaient dans la pierre. --C'est egal, tu m'as fourre la dans un singulier trou, Gedeon. --Il ne faut pas t'y tromper, Fritz: c'est la salle d'honneur. On loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arrive, tu comprends.... La vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux! --Qui cela, Hugues? --Eh! Hugues-le-Loup? --Comment, Hugues-le-Loup? --Sans doute, le chef de la race des Nideck ... un rude gaillard, je t'en reponds!--Il est venu s'etablir ici avec une vingtaine de reiters et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpe sur ce rocher, le plus haut de la montagne.... Tu verras ca demain. Ils ont bati cette tour, et puis, ma foi! ils ont dit: "Nous sommes les maitres! Malheur a ceux qui voudront passer sans payer rancon ... nous tombons dessus comme des loups ... nous leur mangeons la laine sur le dos ... et si le cuir suit la laine ... tant mieux! D'ici, nous verrons de loin: nous verrons les defiles du Rheethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate, de toute la ligne du Schwartz-Wald.... Gare aux marchands!" Et ils l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient dit. Huges-le-Loup etait leur chef. C'est Knapwurst qui m'a conte ca, le soir, a la veillee! --Knapwurst? --Le petit bossu ... tu sais bien ... qui nous a ouvert la grille.... Un drole de corps, Fritz ... toujours niche dans la bibliotheque. --Ah! vous avez un savant au Nideck? --Oui; le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la sainte journee a secouer la poussiere des vieux parchemins de la famille.... Il va et vient sur les rayons de la bibliotheque.... On dirait un gros rat.... Ce Knapwurst connait toute notre histoire mieux que nous-memes.... C'est lui qui t'en debiterait, Fritz.... Il appelle ca des chroniques!... ha! ha! ha!" Et Sperver, egaye par le vieux vin, se mit a rire quelques instants sans trop savoir pourquoi. "Ainsi, Gedeon, repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues ... de Hugues-le-Loup? --Je te l'ai deja dit, que diable!... ca t'etonne? --Non! --Mais si, je le vois dans ta figure, tu reves a quelque chose.... A quoi reves-tu? --Mon Dieu ... ce n'est pas le nom de cette tour qui m'etonne; ce qui me fait reflechir ... c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui des ton enfance n'as vu que la fleche des sapins, les cimes neigneuses du Wald-Horn ... les gorges du Rheethal ... toi qui n'as fait, durant toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck ... courir les sentiers du Schwartz-Wald ... battre les broussailles ... aspirer le grand air ... le plein soleil ... la vie libre des bois ... je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit rouge. Voila ce qui m'etonne ... ce que je ne puis comprendre.... Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s'est faite." L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon qu'il placa sur son _brule-gueule;_ puis, le nez en l'air, les yeux fixes au hasard, il repondit d'un air pensif: "Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux eperviers, apres avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou d'un rocher!--Oui, c'est vrai ... j'ai aime le grand air ... et je l'aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le soir, et d'etre ballotte par le vent ... j'aime a rentrer maintenant dans ma caverne ... a boire un bon coup ... a dechiqueter tranquillement un coq de bruyere, et a secher mes plumes devant un bon feu. Le comte de Nideck ne meprise pas Sperver, le vieux faucon, le veritable homme des bois. Un soir, il m'a rencontre au clair de lune et m'a dit: "Camarade qui chasse tout seul, viens chasser avec moi! Tu as bon bec, bonne griffe. Eh bien! chasse, puisque c'est ta nature; mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l'aigle de la montagne, je m'appelle Nideck!" Sperver se tut quelques instants, puis il reprit: "Ma foi! ca me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je bois tranquillement avec un ami ma bouteille de rudesheim, ou de...." En ce moment, une secousse ebranla la porte. Sperver s'interrompit et preta l'oreille. "C'est un coup de vent, lui dis-je. --Non, c'est autre chose. N'entends-tu pas la griffe qui racle?... C'est un chien echappe. Ouvre, Lieverle! ouvre, Blitz!" s'ecria le brave homme en se levant; mais il n'avait pas fait deux pas, qu'un danois formidable s'elancait dans la tour, et venait lui poser ses pattes sur les epaules, lui lechant, de sa grande langue rose, la barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants. Sperver lui avait passe le bras sur le cou et, se tournant vers moi: "Fritz, disait-il, quel homme pourrait m'aimer ainsi?... Regarde-moi cette tete, ces yeux, ces dents." Il lui retroussait les levres et me faisait admirer des crocs a dechirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien redoublait ses caresses: "Laisse-moi, Lieverle; je sais bien que tu m'aimes. Parbleu! qui m'aimerait, si tu ne m'aimais, toi?" Et Gedeon alla fermer la porte, Je n'avais jamais vu de bete aussi terrible que ce Lieverle; sa taille atteignait deux pieds et demi. C'etait un formidable chien d'attaque, au front large, aplati, a la peau fine; un tissu de nerfs et de muscles entrelaces; l'oeil vif, la patte allongee; mince de taille, large du corsage, des epaules et des reins ... mais sans odorat. Donnez le nez du basset a de telles betes, le gibier n'existe plus! Sperver etant revenu s'asseoir, passait la main sur la tete de son Lieverle avec orgueil, et m'en enumerait les qualites gravement. Lieverle semblait le comprendre. "Vois-tu, Fritz, ce chien-la vous etrangle un loup d'un coup de machoire. C'est ce qu'on appelle une bete parfaite sous le rapport du courage et de la force. Il n'a pas cinq ans, il est dans toute sa vigueur. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est dresse au sanglier. Chaque fois que nous rencontrons une bande, j'ai peur pour mon Lieverle: il a l'attaque trop franche, il arrive droit comme une fleche. Aussi, gare les coups de boutoir ... j'en fremis! Couche-toi la, Lieverle, cria le piqueur, couche-toi sur le dos." Le chien obeit, etalant a nos yeux ses flancs couleur de chair. "Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la cuisse et qui va jusqu'a la poitrine: c'est un sanglier qui lui a fait ca! Pauvre bete!... il ne lachait pas l'oreille ... nous suivions la piste au sang. J'arrive le premier. En voyant mon Lieverle, je jette un cri, je saute a terre, je l'empoigne a bras le corps ... je le roule dans mon manteau et j'arrive ici ... J'etais hors de moi:.. Heureusement, les boyaux n'etaient pas attaques. Je lui recouds le ventre. Ah! diable! il hurlait!... il souffrait!... mais, au bout de trois jours, il se lechait deja: un chien qui se leche est sauve! Hein, Lieverle, tu te le rappelles? Aussi, nous nous aimons ... nous deux!" J'etais vraiment attendri de l'affection de l'homme pour ce chien, et du chien pour cet homme; ils se regardaient l'un l'autre jusqu'au fond de l'ame.... Le chien agitait sa queue, l'homme avait des larmes dans les yeux, Sperver reprit: "Quelle force!... Vois-tu, Fritz, il a casse sa corde pour venir me voir ... une corde a six brins; il a trouve ma trace! Tiens, Lieverle, attrape!" Et il lui lanca le reste du cuisseau de chevreuil. Les machoires du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me regardant avec un sourire etrange, me dit: "Fritz, s'il te tenait par le fond des culottes, tu n'irais pas loin! --Moi comme un autre, parbleu!" Le chien alla s'etendre sous le manteau de la cheminee, allongeant sa grande echine maigre, le gigot entre ses pattes de devant.... Il se mit a le dechirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l'oeil avec satisfaction. L'os se broyait sous la dent: Lieverle aimait la moelle! "He! fit le vieux braconnier, si l'on te chargeait d'aller lui reprendre son os, que dirais-tu? --Diable! ce serait une mission delicate." Alors nous nous mimes a rire de bon coeur. Et Sperver, etendu dans son grand fauteuil de cuir roux, le bras gauche tendu par-dessus le dossier, l'une de ses jambes sur un escabeau, l'autre en face d'une buche qui pleurait dans lu flamme, lanca de grandes spirales de fumee bleuatre vers la voute. Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout a coup notre entretien interrompu: "Ecoute, Sperver, repris-je, tu ne m'as pas tout dit. Si tu as quitte la montagne pour le chateau, c'est a cause de la mort de Gertrude, ta brave et digne femme." Gedeon fronca le sourcil; une larme voila son regard; il se redressa, et, secouant la cendre de sa pipe sur l'ongle du pouce: "Eh bien! oui, dit-il, c'est vrai; ma femme est morte!... Voila ce qui m'a chasse des bois.... Je ne pouvais revoir le vallon de la Roche-Creuse, sans grincer des dents.... J'ai deploye mon aile de ce cote; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut ... et quand, par hasard, la meute tourne la-bas ... je laisse tout aller au diable ... je rebrousse chemin ... je tache de penser a autre chose." Sperver etait devenu sombre. La tete penchee vers les larges dalles, il restait morne; je me repentais d'avoir reveille en lui de tristes souvenirs. Puis, songeant a la Peste-Noire accroupie dans la neige, je me sentais frissonner. Etrange impression! un mot, un seul, nous avait jete dans une serie de reflexions melancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait evoque par hasard. Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d'un orage, nous fit tressaillir. Nous regardames le chien. Il tenait toujours son os a demi ronge entre ses pattes de devant; mais, la tete haute, l'oreille droite, l'oeil etincelant, il ecoutait ... il ecoutait dans le silence, et le frisson de la colere courait le long de ses reins. Sperver et moi, nous nous regardames tout pales ... pas un bruit, pas un soupir ... au dehors, le vent s'etait calme. Rien, excepte ce grondement sourd, continu, qui s'echappait de la poitrine du chien. Tout a coup, il se leva et bondit contre le mur avec un eclat de voix sec, rauque, epouvantable: les voutes en retentirent comme si la foudre eut eclate contre les vitres. Lieverle, la tete basse, semblait regarder a travers le granit, et ses levres, retroussees jusqu'a leur racine, laissaient voir deux rangees de dents, blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois, il s'arretait brusquement, appliquait son museau contre l'angle inferieur du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colere et ses griffes de devant essayaient d'entamer le granit. Nous l'observions sans rien comprendre a son irritation. Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit bondir. "Lieverle! s'ecria Sperver en s'elancant vers lui, que diable as-tu? Est-ce que tu es fou?" Il saisit une buche et se mit a sonder le mur, plein et profond comme toute l'epaisseur de la roche. Aucun creux ne repondait, et pourtant le chien restait en arret. "Decidement, Lieverle, dit le piqueur, tu fais un mauvais reve. Allons, couche-toi, ne m'agace plus les nerfs." Au meme instant, un bruit exterieur frappa nos oreilles. La porte s'ouvrit, et le gros, l'honnete Tobie Offenloch, son falot de ronde d'une main, sa canne de l'autre, le tricorne sur la nuque, la face riante, epanouie, apparut sur le seuil. "Salut! l'honorable compagnie, dit-il, he! que faites-vous donc la? --C'est cet animal de Lieverle, dit Sperver; il vient de faire un tapage!... Figurez-vous qu'il s'est herisse contre ce mur.... Je vous demande pourquoi? --Parbleu! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans l'escalier de la tour," fit le brave homme en riant. Puis deposant son falot sur la table: "Ca vous apprendra, maitre Gedeon, a faire attacher vos chiens. Vous etes d'une faiblesse pour vos chiens, d'une faiblesse! Ces maudits animaux finiront par nous mettre a la porte. Tout a l'heure encore, dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz; il me saute a la jambe; voyez: ses dents y sont encore marquees! une jambe toute neuve! Canaille de bete! --Attacher mes chiens!... la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens attaches ne valent rien; ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce qu'il n'etait pas attache, Lieverle? La pauvre bete a encore la corde au cou. --He! ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi.... Quand ils approchent, j'ai toujours la canne haute et la jambe de bois en avant.... C'est pour la discipline: les chiens doivent etre au chenil, les chats dans les gouttieres, et les gens au chateau." Tobie s'assit en prononcant ces dernieres paroles, et, les deux coudes sur la table, les yeux ecarquilles de bonheur, il nous dit a voix basse, d'un ton de confidence: "Vous saurez, Messieurs, que je suis garcon ce soir. --Ah bah! --Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l'antichambre de Monseigneur. --Alors, rien ne vous presse? --Rien! absolument rien! --Quel malheur que vous soyez arrive si tard, dit Sperver, toutes les bouteilles sont vides!" La figure deconfite du bonhomme m'attendrit. Il aurait tant voulu profiter de son veuvage! Mais, en depit de mes efforts, un long baillement ecarta mes machoires. "Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est differe n'est pas perdu!" Il prit sa lanterne. "Bonsoir, Messieurs. --He! attendez donc, s'ecria Gedeon, je vois que Fritz a sommeil, nous descendrons ensemble.... --Volontiers, Sperver, volontiers; nous irons dire un mot en passant a maitre Trump le sommelier, il est en bas avec les autres; Knapwurst leur raconte des histoires. --C'est cela.... Bonne nuit, Fritz. --Bonne huit, Gedeon; n'oublie pas de me faire appeler, si le comte allait plus mal, --Sois tranquille....--Lieverle!... pstt!" Ils sortirent.... Comme ils traversaient la plate-forme, j'entendis l'horloge du Nideck sonner onze heures. J'etais rompu de fatigue. IV Le jour commencait a bleuir l'unique fenetre du donjon, lorsque je fus eveille dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de chasse. Rien de triste, de melancolique, comme les vibrations de cet instrument au crepuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle, pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la derniere note surtout, cette note prolongee, qui s'etend sur la plaine immense ... eveillant au loin ... bien loin ... les echos de la montagne, a quelque chose de la grande poesie, qui remue le coeur. Le coude sur ma peau d'ours, j'ecoutais cette voix plaintive, evoquant les souvenirs des ages feodaux. La vue de ma chambre, de cette voute, basse, sombre, ecrassee ... antique repaire du loup de Nideck ... et plus loin ... cette petite fenetre a vitraux de plomb, en plein cintre ... plus large que haute, et profondement enclavee dans le mur, ajoutait encore a la severite de mes reflexions. Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenetre tout au large. La m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne saurait decrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon: des montagnes!--des montagnes!--et puis des montagnes!--flots immobiles qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges et du Jura;--des forets immenses, des lacs, des cretes eblouissantes, tracant leurs lignes escarpees sur le fond bleuatre des vallons combles de neige.... Au bout de tout cela, l'infini! Quel enthousiasme serait a la hauteur d'un semblable tableau? Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient les details: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir! J'etais la depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement sur mon epaule; je me retournai: la figure calme et le sourire silencieux de Gedeon me saluerent d'un: "Gouden tag Fritz!" Puis il s'accouda pres de moi, sur la pierre, fumant son bout de pipe.--Il etendait la main dans l'infini et me disait: "Regarde, Fritz ... regarde ... Tu dois aimer ca, fils du Schwartz-Wald! Regarde la-bas ... tout la-bas ... la Roche-Creuse.... La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?... Oh! que toutes ces choses sont loin!" Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui repondre? Nous restames longtemps contemplatifs, emus de tant de grandeur. Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de l'horizon, me disait: "Ceci, c'est le Wald-Horn! ca, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le torrent de la Steinbach; il est arrete, il est pendu en franges de glaces sur l'epaule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver!--Et la-bas, ce sentier, il mene a Tubingue.--Avant quinze jours, nous aurons de la peine a le retrouver." Ainsi se passa plus d'une heure.--Je ne pouvais me detacher de ce spectacle.--Quelques oiseaux de proie, l'aile echancree, la queue en eventail, planaient autour du donjon; des herons filaient au-dessus, se derobant a la serre par la hauteur de leur vol. Du reste, pas un nuage: toute la neige etait a terre. La trompe saluait une derniere fois la montagne. "C'est mon ami Sebalt qui pleure la-bas, dit Sperver, un bon connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la premiere trompe d'Allemagne.... Ecoute-moi ca, Fritz, comme c'est moelleux!...--Pauvre Sebalt! il se consume depuis la maladie de Monseigneur ... il ne peut plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs favoris du comte. Il pense que ca pourra le guerir!" Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas interrompu ma contemplation; mais quand, ebloui de tant de lumiere, je regardai dans l'ombre de la tour: "Fritz, me dit-il, tout va bien; le comte n'a pas eu d'attaque." Ces paroles me ramenerent au sentiment du reel. "Ah! tant mieux ... tant mieux! --C'est toi, Fritz, qui lui vaut ca. --Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit! --Eh! qu'importe! tu etais la! --Tu plaisantes, Gedeon; que fait ici ma presence, du moment que je n'ordonne rien au malade? --Ca fait que tu lui portes bonheur." Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas. "Oui, reprit-il serieusement, tu es un _porte-bonheur_, Fritz; les annees precedentes notre seigneur avait une deuxieme attaque le lendemain de la premiere, puis une troisieme, une quatrieme. Tu empeches tout cela, tu arretes le mal. C'est clair! --Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c'est tres-obscur. --On apprend a tout age, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y a des _porte-bonheur_ dans ce monde, et des _porte-malheur_ aussi. Par exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur a moi. Chaque fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sur qu'il m'arrivera quelque chose: mon fusil rate ... je me foule le pied ... un de mes chiens est eventre.... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la chose, j'ai soin de partir au petit jour ... avant que le drole, qui dort comme un loir, n'ait ouvert l'oeil ... ou bien je file par la porte de derriere, par une poterne, tu comprends! --Je comprends tres-bien; mais tes idees me paraissent singulieres, Gedeon. --Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'ecouter, tu es un brave et digne garcon; le ciel a place sur ta tete des benedictions innombrables; il suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de bonhomie, pour etre joyeux ... enfin tu portes bonheur aux gens, c'est positif ... je l'ai toujours dit, et la preuve ... en veux-tu la preuve?... --Oui, parbleu! je ne serais pas fache de reconnaitre tant de vertus cachees dans mapersonne. --Eh bien! fit-il en me saississant au poignet ... regarde la-bas!" Il m'indiquait un monticule a deux portees de carabine du chateau. "Ce rocher enfonce dans la neige, avec une broussaille a gauche, le vois-tu? --Parfaitement. --Regarde autour, tu ne vois rien? --Non. --Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chasse la Peste-Noire. Chaque annee, a la deuxieme attaque, on la voyait la, les pieds dans les mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir des racines. C'etait une malediction! Ce matin, la premiere chose que je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux, je regarde ... partie! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main sur les yeux, regarder a droite, a gauche, en haut, en bas, dans la plaine, sur la montagne ... rien! rien! Elle t'avait senti, c'est sur." Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'ecria d'un accent emu: "Oh! Fritz ... Fritz ... quelle chance de t'avoir amene ici! C'est la vieille qui doit etre vexee ... Ha! ha! ha!" Je l'avoue, j'etais un peu honteux de me trouver tant de merite, sans m'en etre jamais apercu jusqu'alors, "Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passe la nuit? --Tres-bien! --Alors, tout est pour le mieux, descendons." Nous traversames de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se prolongeaient a pic avec le roc jusqu'au fond de la vallee. C'etait un escalier de precipices, echelonnes les uns au-dessus des autres. En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant epouvante jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans le couloir qui mene au chateau. Sperver et moi, nous avions deja parcouru de vastes corridors, lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j'y jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une echelle double, le petit gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m'avait frappe la veille. La salle elle-meme attira mon attention par son aspect imposant: c'etait la salle des archives du Nideck, piece haute, sombre, poudreuse, a grandes fenetres ogivales prenant au sommet de la voute et descendant en courbe, a trois metres du parquet. La se trouvaient disposes, sur de vastes rayons, par les soins des anciens abbes, non-seulement tous les documents, titres, arbres genealogiques des Nideck, etablissant leurs droits, alliances, rapports historiques avec les plus illustres familles de l'Allemagne, mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des anciens _Minnesinger_ et les grands ouvrages in-folio sortis des presses de Gutenberg et de Faust, aussi venerables par leur origine que par la solidite monumentale de leur reliure.--Les grandes ombres de la voute, drapant les murailles froides de leurs teintes grises, rappelaient le souvenir des anciens cloitres du moyen age, et ce gnome, assis tout au haut de son echelle, un enorme volume a tranche rouge sur ses genoux cagneux, la tete enfoncee dans un mortier de fourrure, l'oeil gris, le nez epate, les levres contractees par la reflexion, les epaules larges, les membres greles et le dos arrondi, semblait bien l'hote naturel, le _famulus_, le rat, comme l'appelait Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck. Mais ce qui donnait a la salle des archives une importance vraiment historique, c'etaient les portraits de famille, occupant tout un cote de l'antique bibliotheque, lis y etaient tous, hommes et femmes, depuis Hugues-le-Loup jusqu'a Yeri-Hans, le seigneur actuel ... depuis la grossiere ebauche des temps barbares jusqu'a l'oeuvre parfaite des plus illustres maitres de notre epoque. Mes regards se porterent naturellement de ce cote. Hugues Ier, la tete chauve, semblait me regarder comme vous regarde un loup au detour d'un bois. Son oeil gris, injecte de sang, sa barbe rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de ferocite qui me fit peur. Pres de lui, comme l'agneau pres du fauve, une jeune femme,--l'oeil doux et triste, le front haut, les mains croisees sur la poitrine supportant un livre d'Heures a fermoir d'acier, la chevelure blonde, soyeuse, abondante, partagee sur le milieu de la tete, et tombant en nattes epaisses, de chaque cote de la figure, qu'elles entouraient d'une aureole d'or,--m'attira par son caractere de ressemblance avec Odile de Nideck. Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un peu roide et seche de contours, mais d'une adorable naivete. Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de femme, suspendu a cote, attira mon attention. Figurez-vous le type wisigoth dans sa verite primitive: front large et bas, yeux jaunes, pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle. "Que cette femme devait convenir a Hugues!" me dis-je en moi-meme. Et je me pris a considerer le costume; il repondait a l'energie de la tete. La main droite s'appuyait sur un glaive; un corselet de fer serrait la taille. Il me serait difficile d'exprimer les reflexions qui m'agiterent en presence de ces trois physionomies; mon oeil allait de l'une a l'autre avec une curiosite singuliere. Je ne pouvais m'en detacher. Sperver, s'arretant sur le seuil de la bibliotheque, avait lance un coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de son echelle sans bouger. "Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome. --Oui, mechant rat, c'est pour te faire honneur. --Ecoute, reprit Knapwurst d'un ton de supreme dedain, tu as beau faire, Sperver, tu ne peux cracher a la hauteur de mon soulier; je t'en defie!" Il lui presentait la semelle. "Et si je monte? --Je t'aplatis avec ce volume." Gedeon se mit a rire et reprit: "Ne te fache pas, bossu, ne te fache pas. Je ne te veux pas de mal; au contraire, j'estime ton savoir; mais que diable fais-tu la de si bonne heure aupres de ta lampe? On dirait que tu as passe la nuit. --C'est vrai; je l'ai passee a lire. --Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi? --Non, je suis a la recherche d'une question grave; je ne dormirai qu'apres l'avoir resolue. --Diable!... Et cette question? --C'est de connaitre par quelle circonstance Ludwig du Nideck trouva mon ancetre, Otto le Nain, dans les forets de la Thuringe. Tu sauras, Sperver, que mon aieul Otto n'avait pas une coudee de haut: cela fait environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et figura tres-honorablement au couronnement de l'empereur Rodolphe. Le comte Ludwig l'avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses plumes: c'etait l'un des plats les plus estimes de ce temps-la, avec les petits cochons de lait, mi-partie dores et argentes. Pendant le festin, Otto deroulait la queue du paon, et tous les seigneurs, courtisans et grandes dames, s'emerveillaient de cet ingenieux mecanisme. Enfin Otto sortit, l'epee au poing, et d'une voix retentissante il cria: "Vive l'empereur Rodolphe de Hapsbourg!" ce qui fut repete par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces circonstances; mais il ne dit pas d'ou venait ce nain ... s'il etait de haut lignage ... ou de basse extraction ... chose du reste peu probable ... le vulgaire n'a pas tant d'esprit." J'etais stupefait de l'orgueil d'un si petit etre; cependant une curiosite extreme me portait a le menager: lui seul pouvait me fournir quelques renseignements sur le premier et le deuxieme portraits a la droite de Hugues. "Monsieur Knapwurst, lui dis-je d'un ton respectueux, auriez-vous l'obligeance de m'eclairer sur un doute?" Le petit bonhomme, flatte de mes paroles, repondit: "Parlez, Monsieur; s'il s'agit de chroniques, je suis pret a vous satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas. --Precisement, ce serait de savoir a quels personnages se rapportent le deuxieme et le troisieme portraits de votre galerie. --Ah! ah! fit Knapwurst, dont les traits s'animerent, vous parlez d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues!" Et deposant son volume il descendit l'echelle pour converser plus a l'aise avec moi.... Ses yeux brillaient; on voyait que les plaisirs de la vanite dominaient le petit homme: il etait glorieux d'etaler son savoir, Arrive pres de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derriere nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgre le mauvais sort attache, selon lui, a sa personne, il estimait et glorifiait ses vastes connaissances. "Monsieur, dit Knapwurst en etendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck, premier de sa race, epousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle lui apporta en dot les comtes de Giromani, du Haut-Barr, les chateaux du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup n'eut pas d'enfants de cette premiere femme, qui mourut toute jeune, en l'an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maitre de la dot, ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses beaux-freres et lui.... Mais cette autre femme, que vous voyez en corselet de fer, Huldine, l'aida de ses conseils. C'etait une personne de grand courage.... On ne sait ni d'ou elle venait, ni a quelle famille elle appartenait; mais cela ne l'a pas empechee de sauver Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait etre pendu le jour meme, et l'on avait deja tendu la barre de fer aux creneaux, quand Huldine, a la tete des vassaux du comte qu'elle avait entraines par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit pendre Frantz a sa place. Hugues-le-Loup epousa cette seconde femme en 842; il en eut trois enfants. --Ainsi, repris-je tout reveur, la premiere de ces femmes s'appelait Ediwige, et les descendants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle? --Aucun. --En etes-vous bien sur? --Je puis vous montrer notre arbre genealogique. Edwige n'a pas eu d'enfants ... Huldine, la seconde femme, en a eu trois. --C'est surprenant! --Pourquoi? --J'avais cru remarquer quelque ressemblance.... --He! les ressemblances, les ressemblances!... fit Knapwurst, avec un eclat de rire strident.... Tenez ... voyez-vous cette tabatiere de vieux buis a cote de ce grand levrier: elle represente Hans-Wurst, mon bisaieul. Il a le nez en eteignoir et le menton en galoche; j'ai le nez camard et la bouche agreable: est-ce que ca m'empeche d'etre son petit-fils? --Non, sans doute. --Eh bien! il en est de meme pour les Nideck. Ils peuvent avoir des traits d'Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c'est Huldine qui est leur souche-mere. Voyez l'arbre genealogique, voyez, Monsieur!" Nous nous separames, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde. V "C'est egal, me disais-je, la ressemblance existe ... faut-il l'attribuer au hasard?... Le hasard ... qu'est-ce, apres tout?... un nonsens ... ce que l'homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre chose!" Je suivais tout reveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige, cette image si simple, si naive, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune comtesse. Tout a coup, Gedeon s'arreta; je levai les yeux; nous etions en face des appartements du comte. "Entre, Fritz, me dit-il; moi, je vais donner la patee aux chiens; quand le maitre n'est pas la, les valets se negligent; je viendrai te reprendre tout a l'heure." J'entrai, plus curieux de revoir Mademoiselle Odile que le comte; je m'en faisais le reproche, mais l'interet ne se commande pas. Quelle fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de l'alcove le seigneur du Nideck, leve sur le coude, et me regardant avec une attention profonde! Je m'attendais si peu a ce regard, que j'en fus tout stupefait. "Approchez, Monsieur le docteur, me dit-il d'une voix faible, mais ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parle de vous ... j'etais desireux de faire votre connaissance. --Esperons, Monseigneur, lui repondis-je, qu'elle se poursuivra sous de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons a bout de cette attaque. --Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche. --C'est une erreur, Monsieur le comte. --Non, la nature nous accorde, pour derniere grace, le pressentiment de notre fin. --Combien j'ai vu de ces pressentiments se dementir!" dis-je en souriant. Il me regardait avec une fixite singuliere, comme il arrive a tous les malades exprimant un doute sur leur etat. C'est un moment difficile pour le medecin: de son attitude depend la force morale du malade; le regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience: s'il y decouvre le soupcon de sa fin prochaine, tout est perdu; rabattement commence, les ressorts de l'ame se detendent, le mal prend le dessus. Je tins bon sous cette inspection; le comte parut se rassurer; il me pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme, plus confiant. J'apercus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcove, de l'autre cote du lit. Elles me saluerent d'une inclination de tete. Le portrait de la bibliotheque me revint subitement a l'esprit. "C'est elle, me dis-je; elle ... la premiere femme de Hugues.... Voila bien ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire d'une tristesse indefinissable.--Oh! que de choses dans le sourire de la femme!--N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquietudes, tant d'anxietes poignantes! Jeune fille, epouse, mere, il faut toujours sourire, meme lorsque le coeur se comprime, lorsque le sanglot etouffe ... C'est ton role, o femme! dans cette grande et amere comedie qu'on appelle l'existence humaine!" Je reflechissais a toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se prit a dire: "Si Odile, ma chere enfant, voulait faire ce que je lui demande; si elle consentait seulement a me donner l'esperance de se rendre a mes voeux, je crois que mes forces reprendraient." Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait prier. "Oui, reprit le malade, je renaitrais a la vie; la perspective de me voir entoure d'une nouvelle famille, de serrer sur mon coeur des petits enfants, la continuation de notre race, me ranimerait." A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis emu. La jeune fille ne repondit pas. Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un oeil suppliant, poursuivit: "Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton pere? Mon Dieu! je ne le demande qu'une esperance, je ne te fixe pas d'epoque. Je ne veux pas gener ton choix. Nous irons a la cour; la, cent partis honorables se presenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir la main de mon enfant? Tu seras libre de te prononcer." Il se tut. Rien de penible pour un etranger comme ces discussions de famille; tant d'interets divers, de sentiments intimes, s'y trouvent engages, que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous derober a de telles confidences.... Je souffrais.... J'aurais voulu fuir.... Les circonstances ne le permettaient pas. "Mon pere, dit Odile comme pour eluder les instances du malade, vous guerirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever a notre affection.... Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie! --Tu ne me reponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc objecter a mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc etre prive des consolations accordees aux plus miserables? ai-je froisse tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse? --Non, mon pere.... --Alors, pourquoi te refuser a mes prieres?... --Ma resolution est prise ... c'est a Dieu que je me devoue!" Tant de fermete dans un etre si faible me fit passer un frisson par tout le corps. Elle etait la, comme la Madone sculptee dans la tour de Hugues, frele, calme, impassible. Les yeux du comte prirent un eclat febrile. Je faisais signe a la jeune comtesse de lui donner au moins une esperance, pour calmer son agitation croissante: elle ne parut pas m'apercevoir. "Ainsi, reprit-il d'une voix etranglee par l'emotion, tu verrais perir ton pere; il te suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot, tu ne le prononcerais pas? --La vie n'appartient pas a l'homme, elle est a Dieu, dit Odile; un mot de moi n'y peut rien. --Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne dit-il pas: "Honore ton pere et ta mere!" --Je vous honore, mon pere, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir n'est pas de me marier." J'entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence, puis il se retourna brusquement. "Va-t-en, fit-il ... ta vue me fait mal!..." Et s'adressant a moi, tout pale de cette scene: "Docteur, s'ecria-t-il avec un sourire sauvage, n'auriez-vous pas un poison violent?...un de ces poisons qui foudroient comme l'eclair?... Oh! ce serait bien humain de m'en donner un peu.....Si vous saviez ce que je souffre!..." Tout ses traits se decomposerent ... il devint livide. Odile s'etait levee et s'approchait de la porte. "Reste! hurla le comte, je veux te maudire!..." Jusqu'alors je m'etais tenu dans la reserve, n'osant intervenir entre le pere et la fille; je ne pouvais faire davantage. "Monseigneur, m'ecriai-je, au nom de votre sante, au nom de la justice, calmez-vous, votre vie en depend! --Eh! que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un couteau pour en finir! Donnez-moi la mort!" Son emotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment ou, ne se possedant plus de colere, il allait s'elancer pour aneantir son enfant. Celle-ci, calme, pale, se mit a genoux sur le seuil. La porte etait ouverte, et j'apercus, derriere la jeune fille, Sperver les joues contractees, l'air egare. Il s'approcha sur la pointe des pieds, et s'inclinant vers Odile: "Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle ... le comte est un si brave homme! Si vous disiez seulement: "Peut-etre ... nous verrons ... plus tard!..." Elle ne repondit pas et conserva son attitude. En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes d'opium; il s'affaissa, exhalant un long soupir, et bientot un sommeil lourd, profond, regla sa respiration haletante. Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardames s'eloigner lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la demarche de la comtesse: on eut dit l'image vivante du devoir accompli.... Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gedeon se tourna vers moi: "Eh bien! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses-tu de cela?" Je courbai la tete sans repondre: la fermete de cette jeune fille m'epouvantait. VI Sperver etait indigne. "Voila ce qu'on appelle le bonheur des grands! s'ecria-t-il en sortant de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des chateaux, des forets, des etangs, les plus beaux domaines du Schwartz-Wald, pour qu'une jeune fille vienne vous dire de sa petite voix douce: "Tu veux? Eh bien! moi, je ne veux pas! Tu me pries? Et moi je reponds: C'est impossible!" Oh! Dieu!... quelle misere!... Ne vaudrait-il pas cent fois mieux etre venu au monde fils d'un bucheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz..., allons-nous-en.... Cela me suffoque. J'ai besoin de respirer le grand air!" Et le brave homme, me prenant par le bras, m'entraina dans le corridor. Il etait alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au lever du soleil, s'etait couvert de nuages, la bise fouettait la neige contre les vitres, et je distinguais a peine la cime des montagnes environnantes. Nous allions descendre l'escalier qui mene a la cour d'honneur, lorsqu'au detour du corridor nous nous trouvames nez a nez avec Tobie Offenloch. Le digne majordome etait tout essouffle. "He! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, ou diable courez-vous si vite?... et le dejeuner! --Le dejeuner!... quel dejeuner? demanda Sperver. --Comment, quel dejeuner? ne sommes-nous pas convenus de dejeuner ensemble ce matin avec le docteur Fritz? --Tiens! c'est juste, je n'y pensais plus." Offenloch partit d'un eclat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu'aux oreilles. "Ha! ha! ha! s'ecria-t-il, la bonne farce! et moi qui craignais d'arriver le dernier! Allons, allons, depechez-vous! Kasper est en haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre chambre; nous serons plus a l'aise. Au revoir, Monsieur le docteur." Il me tendit la main. "Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver. --Non, je vais prevenir Madame la comtesse que le baron de Zimmer-Blouderic sollicite l'honneur de lui presenter ses hommages avant de quitter le chateau. --Le baron de Zimmer? --Oui, cet etranger qui nous est arrive hier au milieu de la nuit. --Ah! bon, depechez-vous. --Soyez tranquille ... le temps de deboucher les bouteilles, et je suis de retour." Il s'eloigna clopin-clopant. Le mot "dejeuner" avait change completement la direction des idees de Sperver. "Parbleu! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus simple de chasser les idees noires est encore de boire un bon coup. Je suis content qu'on ait servi dans ma chambre; sous les voutes immenses de la salle d'armes, autour d'une petite table, on a l'air de souris qui grignotent une noisette dans le coin d'une eglise. Tiens, Fritz, nous y sommes; ecoute un peu comme le vent siffle dans les meurtrieres. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible." Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les cheveux blond-filasse, la taille grele et le nez retrousse. Sperver en avait fait son factotum; c'est lui qui demontait et nettoyait ses armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui donnait la patee aux chiens pendant son absence, et qui surveillait a la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument comme Tobie veillait a celui du comte. Il avait la serviette sur le bras, et debouchait avec gravite les longs flacons de vin du Rhin. "Kasper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi.... Hier, tout etait bon: le chevreuil, les gelinottes et le brochet.... Je suis juste.... Quand on fait son devoir, j'aime a le dire tout haut. Aujourd'hui, c'est la meme chose: cette hure de sanglier au vin blanc a tout a fait bonne mine, et cette soupe aux ecrevisses repand une odeur delicieuse.... N'est-ce pas, Fritz? --Certainement. --Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu'il en est ainsi, tu rempliras nos verres.... Je veux t'elever de plus en plus, car tu le merites!" Kasper baissait les yeux d'un air modeste; il rougissait, et paraissait savourer les compliments de son maitre. Nous primes place, et j'admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait heureux de preparer lui-meme sa soupe aux pommes de terre, dans sa chaumiere, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fut ne comte de Nideck, qu'il n'eut pu se donner une attitude plus noble et plus digne a table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Kasper d'avancer tel plat ou de deboucher telle bouteille. Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maitre Tobie parut; mais il n'etait pas seul, et nous fumes tout etonnes de voir le baron de Zimmer-Blouderic et son ecuyer debout derriere lui. Nous nous levames. Le jeune baron vint a notre rencontre le front decouvert: c'etait une belle tete, pale et fiere, encadree de longs cheveux noirs. Il s'arreta devant Sperver. "Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte ne saurait imiter, je viens faire appel a votre connaissance du pays. Madame la comtesse de Nideck m'assure que nul mieux que vous ne saurait me renseigner sur la montagne. --Je le crois, Monseigneur, repondit Sperver en s'inclinant, et je suis a vos ordres. --Des circonstances imperieuses m'obligent a partir au milieu de la tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je voudrais atteindre le Wald-Horn, a six lieues d'ici. --Ce sera difficile, Monseigneur, toutes les routes sont encombrees de neige. --Je le sais ... mais il le faut! --Un guide vous serait indispensable: moi, si vous le voulez, ou bien Sebalt-Kraft, le grand veneur du Nideck ... il connait a fond la montagne, depuis Unterwald en Suisse jusqu'a Pirmesens, dans le Hundsruck. --Je vous remercie de vos offres, Monsieur, et je vous en suis reconnaissant; mais je ne puis les accepter. Des renseignements me suffisent." Sperver s'inclina, puis s'approchant d'une fenetre, il l'ouvrit tout au large. Un coup de vent impetueux chassa la neige jusque dans le corridor, et referma la porte avec fracas, Je restais toujours a ma place, debout, la main au dos de mon fauteuil; le petit Kasper s'etait efface dans un coin. Le baron et son ecuyer s'approcherent de la fenetre. "Messieurs, s'ecria Sperver, la voix haute, pour dominer les sifflements du vent, et le bras etendu, voici la carte du pays. Si le temps etait clair, je vous inviterais a monter dans la tour des signaux ... nous decouvririons le Schwartz-Wald a perte de vue ... mais a quoi bon? Vous apercevez d'ici la pointe de l'Altenberg, et plus loin, derriere cette cime blanche, le Wald-Horn ou l'ouragan se demene! Eh bien! il faut marcher directement sur le Wald-Horn. La, si la neige vous le permet, du sommet de ce roc en forme de mitre, qu'on appelle la Roche-Fendue, vous apercevrez trois cretes: la Behrenkopf, le Geierstein et le Triefels.... C'est sur ce dernier point, le plus a droite, qu'il faudra vous diriger. Un torrent coupe la vallee de Reethal, mais il doit etre couvert de glace.... Dans tous les cas, s'il vous est impossible d'aller plus loin, vous trouverez a gauche, en remontant la rive, une caverne a mi-cote: la Roche-Creuse.... Vous y passerez la nuit, et demain, selon toute probabilite, quand le vent tombera, vous serez en vue du Wald-Horn. --Je vous remercie, Monsieur. --Si vous aviez la chance de rencontrer quelque charbonnier, reprit Sperver, il pourrait vous enseigner le gue du torrent; mais je doute fort qu'il s'en trouve dans la haute montagne par un temps pareil.... D'ici, ce serait trop difficile.... Seulement ayez soin de contourner la base du Behrenkopf, car, de l'autre cote, la descente n'est pas possible: ce sont des rochers a pic." Pendant ces observations j'observais Sperver, dont la voix claire et breve accentuait chaque circonstance avec precision, et le jeune baron, qui l'ecoutait avec une attention singuliere. Aucun obstacle ne paraissait l'effrayer. Le vieil ecuyer ne semblait pas moins resolu. Au moment de quitter la fenetre, il y eut une lueur, une eclaircie dans l'espace, un de ces mouvements rapides ou l'ouragan saisit des masses de neige et les retourne comme une draperie flottante. L'oeil alla plus loin: on apercut les trois pics derriere l'Altenberg. Les details que Sperver venait de donner se dessinerent, puis l'air se troubla de nouveau. "C'est bien, dit le baron; j'ai vu le but, et, grace a vos explications, j'espere l'atteindre." Sperver s'inclina sans repondre. Le jeune homme et son ecuyer, nous ayant salues, sortirent lentement. Gedeon referma la fenetre, et s'adressant a maitre Tobie et a moi: "Il faut etre possede du diable, dit-il en souriant, pour sortir par un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup a la porte. Du reste, ca les regarde. La figure du jeune homme me revient tout a fait; celle du vieux aussi. Ah ca! buvons! Maitre Tobie, a votre sante!" Je m'etais approche de la fenetre, et comme le baron de Zimmer et son ecuyer montaient a cheval, au milieu de la cour d'honneur, malgre la neige repandue dans l'air, je vis a gauche, dans une tourelle a hautes fenetres, un rideau s'entr'ouvrir, et Mademoiselle Odile, toute pale, glisser un long regard vers le jeune homme. "He! Fritz, que fais-tu donc la? s'ecria Sperver. --Rien, je regarde les chevaux de ces etrangers. --Ah! oui, des valaques; je les ai vus ce matin a l'ecurie: de belles betes!" Les cavaliers partirent a fond de train.--Le rideau se referma. VII Plusieurs jours se passerent sans rien amener de nouveau. Mon existence au Nideck etait fort monotone; c'etait toujours le matin l'air melancolique de la trompe de Sebalt, puis une visite au comte, puis le dejeuner, puis les reflexions a perte de vue de Sperver sur la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maitre Tobie et de toute cette nichee de domestiques, n'ayant d'autres distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait une existence supportable; il s'enfoncait dans ses chroniques jusque par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond de la bibliotheque, il ne se lassait pas de curieuses recherches. On peut se figurer mon ennui. Sperver m'avait fait voir dix fois les ecuries et le chenil; les chiens commencaient a se familiariser avec moi. Je savais par coeur toutes les grosses plaisanteries du majordorme apres boire, et les repliques de Marie Lagoutte.... La melancolie de Sebalt me gagnait de jour en jour, j'aurais volontiers souffle dans son cor pour me plaindre aux montagnes et je tournais sans cesse les yeux vers Tubingue. Cependant la maladie du seigneur Yeri-Hans poursuivait son cours. C'etait ma seule occupation serieuse. Tout ce que m'avait dit Sperver se verifiait: parfois le comte, reveille en sursaut, se levait a demi, et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait a voix basse: "Elle vient! elle vient!" Alors Gedeon secouait la tete, il montait sur la tour des signaux; mais il avait beau regarder a droite et a gauche, la Peste-Noire restait invisible. A force de reflechir a cette etrange maladie, j'avais fini par me persuader que le seigneur de Nideck etait fou: l'influence bizarre que la vieille exercait sur son esprit, ses alternatives d'egarement et de lucidite, tout me confirmait dans cette opinion. Les medecins qui se sont occupes de l'alienation mentale savent que les folies periodiques ne sont pas rares; que les unes se manifestent plusieurs fois dans l'annee: au printemps, en automne, en hiver ... et que les autres ne se montrent qu'une seule fois. Je connais a Tubingue une vieille dame qui pressent elle-meme, depuis trente ans, le retour de son delire: elle se presente a la maison de sante.... On l'enferme.... La, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les scenes effrayantes dont elle a ete temoin pendant sa jeunesse: elle tremble sous la main du bourreau ... elle est arrosee du sang des victimes ... elle gemit a faire pleurer les pierres ... Au bout de quelques semaines, les acces deviennent moins frequents.... On lui rend enfin sa liberte ... sur de la voir revenir l'annee suivante. "Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me disais-je, des liens inconnus de tous l'unissent evidemment a la Peste-Noire.... Qui sait?--Cette femme a ete jeune ... elle a du etre belle." Et mon imagination, une fois lancee dans cette voie, construisait tout un roman. Seulement, j'avais soin de n'en rien dire a personne, Sperver ne m'aurait jamais pardonne de croire son maitre capable d'avoir eu des relations avec la vieille, et quant a Mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter un coup terrible. La pauvre jeune fille etait bien malheureuse. Son refus de se marier avait tellement irrite le comte qu'il supportait difficilement sa presence; il lui reprochait sa desobeissance avec amertume et s'etendait sur l'ingratitude des enfants. Parfois meme des crises violentes suivaient les visites d'Odile. Les choses en vinrent au point que je me crus force d'intervenir. J'attendis un soir la comtesse dans l'antichambre, et je la suppliai de renoncer a soigner le comte; mais ici se presenta, contre mon attente, une resistance inexplicable. Malgre toutes mes observations, elle voulut continuer a veiller son pere comme elle l'avait fait jusqu'a ce jour. "C'est mon devoir, dit-elle d'une voix ferme, et rien au monde ne saurait m'en dispenser. --Madame, lui repondis-je en me placant devant la porte du malade, l'etat de medecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu'ils puissent etre, un honnete homme doit les remplir: voire presence tue le comte." Je me souviendrai toute ma vie de l'alteration subite des traits d'Odile. A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le coeur; elle devint blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixes sur les miens, semblerent vouloir lire au fond de mon ame. "Est-ce possible?... balbutia-t-elle. Vous m'en repondez sur l'honneur ... n'est-ce pas, Monsieur?... --Oui, Madame ... sur l'honneur!" Il y eut un long silence;... puis, d'une voix etouffee: "C'est bien, dit-elle.... Que la volonte de Dieu s'accomplisse!..." Et, courbant la tete, elle se retira. Le lendemain de cette scene, vers huit heures du matin, je me promenais dans la tour de Hugues, en songeant a la maladie du comte, dont je ne prevoyais pas l'issue, et a ma clientele de Tubingue, que je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups discrets, frappes contre la porte, vinrent m'arracher a ces tristes reflexions. "Entrez!" La porte s'ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant une profonde reverence, L'arrivee de la bonne femme me contrariait beaucoup; j'allais la prier de me laisser seul; mais l'expression meditative de sa physionomie me surprit.... Elle avait jete sur ses epaules un grand chale tartan rouge et vert; elle baissait la tete en se pincant les levres, et ce qui m'etonna le plus, c'est qu'apres etre entree, elle ouvrit de nouveau la porte, pour s'assurer que personne ne l'avait suivie. "Que me veut-elle? pensai-je en moi-meme. Que signifient ces precautions?" J'etais intrigue. "Monsieur le docteur, dit enfin la bonne femme en s'avancant vers moi, je vous demande pardon de vous deranger de si grand matin, mais j'ai quelque chose de serieux a vous apprendre. --Parlez, Madame, de quoi s'agit-il? --Il s'agit du comte. --Ah! --Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c'est moi qui l'ai veille la nuit derniere. --En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir." Elle s'assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je remarquai avec etonnement le caractere energique de cette tete, qui m'avait paru grotesque le soir de mon arrivee au chateau. "Monsieur le docteur, reprit-elle apres un instant de silence, en fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d'abord vous dire que je ne suis pas une femme craintive; j'ai vu tant de choses dans ma vie, et de si terribles, qu'il n'y a plus rien qui m'etonne: quand on a passe par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a laisse la peur en route. --Je vous crois, Madame. --Ce n'est pas pour me vanter que je vous dis ca; c'est pour bien vous faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu'on peut se fier a moi quand je dis: "J'ai vu telle chose." --Que diable va-t-elle m'apprendre? me demandai-je. --Eh bien! donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix heures, comme j'allais me coucher, Offenloch entre et me dit: "Marie, il faut aller veiller le comte." D'abord cela m'etonne. "Comment! veiller le comte? est-ce que Mademoiselle ne veille pas son pere elle-meme?--Non, Mademoiselle est malade, il faut que tu la remplaces.--Malade! pauvre chere enfant! j'etais sure que ca finirait ainsi." Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulez-vous? quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c'est son pere! Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir a Tobie, et je me rends dans la chambre de Monseigneur. Sperver, qui m'attendait, va se coucher. Bon! me voila seule." Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et parut se recueillir. J'etais devenu fort attentif. "Il etait environ dix heures et demie, reprit-elle, je travaillais pres du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que faisait le comte: il ne bougeait pas; il avait le sommeil doux comme celui d'un enfant. Tout alla bien jusqu'a onze heures. Alors je me sentis fatiguee. Quand on est vieille, Monsieur le docteur, on a beau faire, on tombe malgre soi, et d'ailleurs, je ne me defiais de rien, je me disais: "Il va dormir d'un trait jusqu'au jour." Vers minuit, le vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me leve pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit etait noire comme une bouteille d'encre; finalement, je reviens me remettre dans mon fauteuil; je regarde encore une fois le malade ... je vois qu'il n'a pas change de position ... je reprends mon tricot; mais au bout de quelques instants, je m'endors ... je m'endors ... la ... ce qui s'appelle ... bien! Mon fauteuil etait tendre comme un duvet, la chambre etait chaude ... Que voulez-vous?... Je dormais depuis environ une heure, quand un coup d'air me reveille en sursaut. J'ouvre les yeux, et qu'est-ce que je vois? La grande fenetre du milieu ouverte, les rideaux tires, et le comte en chemise, debout sur cette fenetre! --Le comte? --Oui. --C'est impossible ... il peut a peine remuer. --Je ne dis pas non ... mais je l'ai vu comme je vous vois; il tenait une torche a la main ... la nuit etait sombre et l'air si tranquille, que la flamme de la torche se tenait toute droite." Je regardai Marie-Anne d'un air stupefait. --D'abord, reprit-elle apres un instant de silence, de voir cet homme, les jambes nues, dans une pareille position, ca me produit un effet ... un effet ... je veux crier ... mais aussitot je me dis: "Peut-etre qu'il est somnambule? si tu cries ... il s'eveille ... il tombe ... il est perdu!.." Bon! je me tais et je regarde, avec des yeux!.. vous pensez bien!.. Voila qu'il leve sa torche lentement, puis il l'abaisse ... il la releve et l'abaisse enfin trois fois, comme un homme qui fait un signal ... puis il la jette dans les remparts ... ferme la fenetre ... tire les rideaux ... passe devant moi sans me voir ... et se couche en marmottant Dieu sait quoi! --Etes-vous bien sure d'avoir vu cela, Madame? --Si j'en suis sure!... --C'est etrange! --Oui, je le sais bien; mais que voulez-vous? c'est comme ca! Ah! dame! dans le premier moment ca m'a remuee..., puis, quand je l'ai revu couche dans son lit, les mains sur la poitrine ... comme si de rien n'etait, alors je me suis dit: "Marie-Anne, tu viens de faire un mauvais reve.... ca n'est pas possible autrement," et je me suis approchee de la fenetre; mais la torche brulait encore, elle etait tombee dans une broussaille, un peu a gauche de la troisieme poterne ... on la voyait briller comme une etincelle.... Il n'y avait pas moyen de dire non." Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence: "Vous pensez bien, Monsieur, qu'a partir de ce moment-la, je n'ai plus eu sommeil de toute la nuit. J'etais comme qui dirait sur le qui-vive. A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derriere mon fauteuil. Ce n'est pas la peur, mais, que voulez-vous? j'etais inquiete, ca me tracassait! Ce matin au petit jour, j'ai couru eveiller Offenloch et je l'ai envoye pres du comte. En passant dans le corridor, j'ai vu que la premiere torche a droite manquait dans son anneau, je suis descendue, et je l'ai trouvee pres du petit sentier du Schwartz-Wald; tenez, la voila." Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche qu'elle deposa sur la table. J'etais terrasse. Comment cet homme, que j'avais vu la veille si faible, si epuise, avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenetre? Que signifiait ce signal au milieu de la nuit? Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister a cette scene etrange, mysterieuse, et ma pensee se reportait involontairement vers la Peste-Noire. Je m'eveillai enfin de cette contemplation interieure, et je vis Marie Lagoutte qui s'etait levee et se disposait a sortir. "Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez tres-bien fait de me prevenir et je vous en remercie.... Vous n'avez rien dit a personne de cette aventure? --A personne, Monsieur; ces choses-la ne se disent qu'au pretre et au medecin. --Allons, je vois que vous etes une brave personne." Ces paroles s'echangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sebalt. "Eh! Fritz! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre de belles! --Allons ... bon! me dis-je, encore du nouveau.... Decidement le diable se mele de nos affaires!" Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrerent dans la tour. VIII La figure de Sperver exprimait une irritation contenue, celle de Sebalt une ironie amere. Ce digne veneur, qui m'avait frappe le soir de mon arrivee au Nideck par son attitude melancolique, etait maigre et sec comme un vieux brocart; il portait la veste de chasse, serree sur les hanches par le ceinturon,--d'ou pendait le couteau a manche de corne,--de hautes guetres de cuir montant au-dessus des genoux, la trompe en bandouliere de droite a gauche, la conque sous le bras. Il etait coiffe d'un feutre a larges bords, la plume de heron dans la ganse, et son profil, termine par une petite barbe rousse, rappelait celui du chevreuil. "Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses!" Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tete entre les mains, d'un air desespere, tandis que Sebalt passait tranquillement sa trompe par-dessus sa tete, et la deposait sur la table. "Eh bien! Sebalt, s'ecria Gedeon, parle donc!" Puis, me regardant, il ajouta: "La sorciere rode autour du chateau." Cette nouvelle m'eut ete parfaitement indifferente avant les confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille; ces rapports, j'en ignorais la nature, il me fallait, a tout prix, les connaitre. "Un instant, Messieurs, un instant, dis-je a Sperver et a son ami le veneur; avant tout, je voudrais savoir d'ou vient la Peste-Noire." Sperver me regarda tout ebahi. "Eh! fit-il, Dieu le sait! --Bon! A quelle epoque precise arrive-t-elle en vue du Nideck? --Je te l'ai dit: huit jours avant Noel; tous les ans. --Et elle y reste? --De quinze jours a trois semaines. --Avant on ne la voit pas? meme de passage? ni apres? --Non. --Alors, il faut s'en saisir absolument, m'ecriai-je; cela n'est pas naturel! Il faut savoir ce qu'elle veut, ce qu'elle est, d'ou elle vient. --S'en saisir! fit le veneur avec un sourire bizarre, s'en saisir!" Et il secoua la tete d'un air melancolique. "Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon ... mais c'est plus facile a dire qu'a faire.... Si l'on osait lui envoyer une balle ... a la bonne heure ... on pourrait s'en approcher assez pres de temps a autre, mais le comte s'y oppose ... et, quant a la prendre autrement ... va donc attraper un chevreuil par la queue! Ecoute Sebalt, et tu verras!" Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croisees, me regarda et dit: "Ce matin, en descendant de l'Altenberg, je suivais le chemin creux du Nideck. La neige etait a pic sur les bords. J'allais, ne songeant a rien, quand une trace attire mes yeux: elle etait profonde, et prenait le chemin par le travers ... il avait fallu descendre le talus, puis remonter a gauche. Ce n'etait ni la brosse du lievre qui n'enfonce pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trefle du loup: c'etait un creux profond, un veritable trou.--Je m'arrete ... je deblaye, pour voir le fond de la piste, et j'arrive sur la trace de la Peste-Noire! --En etes-vous bien sur? --Comment, si j'en suis sur? je connais le pied de la vieille mieux que sa figure, car moi, Monsieur, j'ai toujours l'oeil a terre ... je reconnais les gens a leur trace.... Et puis un enfant lui-meme ne s'y tromperait pas. --Qu'a donc ce pied qui le distingue si particulierement? --Il est petit a tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long, le contour net, l'orteil tres-rapproche des autres doigts, qui sont presses comme dans un brodequin. C'est ce qu'on peut appeler un pied admirable! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tombe amoureux de ce pied-la. Chaque fois que je le rencontre, ca me produit une impression!... Dieu du ciel, est-il possible qu'un si joli pied soit celui de la Peste-Noire!" Et le brave garcon, joignant les mains, se prit a regarder les dalles d'un air melancolique. "Eh bien! ensuite, Sebalt? dit Sperver avec impatience. --Ah! c'est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets aussitot en route pour la suivre. J'avais l'espoir d'attraper la vieille au gite; mais vous allez voir le chemin qu'elle m'a fait faire. Je grimpe sur le talus du sentier, a deux portees de carabine du Nideck; je descends la cote, gardant toujours la piste a droite: elle longeait la lisiere du Rheethal. Tout a coup, elle saute le fosse du bois. Bon, je la tiens toujours; mais voila qu'en regardant par hasard, un peu a gauche, j'apercois une autre trace, qui avait suivi celle de la Peste-Noire. Je m'arrete.... Serait-ce Sperver? ou bien Kasper Trumph?... ou bien un autre? Je m'approche, et figurez-vous mon etonnement: ca n'etait personne du pays! Je connais tous les pieds du Schwartz-Wald, de Tubingue au Nideck.... Ce pied-la ne ressemblait pas aux notres.... Il devait venir de loin.... La botte,--car c'etait une sorte de botte souple et fine, avec des eperons qui laissaient une petite raie derriere,--la botte, au lieu d'etre ronde par le bout, etait carree; la semelle, mince et sans clous, pliait a chaque pas. La marche, rapide et courte, ne pouvait etre que celle d'un homme de vingt a vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d'un coup d'oeil; je n'en ai jamais vu d'aussi bien faites. --Qui cela peut-il etre?" Sebalt haussa les epaules, ecarta les mains et se tut. "Qui peut avoir interet a suivre la vieille? demandai-je en m'adressant a Sperver. --Eh! fit-il d'un air desespere, le diable seul pourrait le dire." Nous restames quelques instants meditatifs. "Je reprends la piste, poursuivit enfin Sebalt; elle remonte de l'autre cote, dans l'escarpement des sapins, puis elle fait un crochet autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-meme: "Oh! vieille peste, s'il y avait beaucoup de gibier de ton espece, le metier de chasseur ne serait pas tenable; il vaudrait mieux travailler comme un negre!" Nous arrivons, les deux pistes et moi, tout au haut du Schneeberg. Dans cet endroit, le vent avait souffle; la neige me montait jusqu'aux cuisses: c'est egal, il faut que je passe! J'arrive sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste! Je m'arrete, et je vois qu'apres avoir pietine a droite et a gauche, les bottes du Monsieur ont fini par s'en aller dans la direction de Tiefenbach: mauvais signe. Je regarde de l'autre cote du torrent: rien! La vieille coquine avait remonte ou descendu la riviere, en marchant dans l'eau pour ne pas laisser de piste, Ou aller? A droite ... ou a gauche?--Ma foi! dans l'incertitude, je suis revenu au Nideck. --Tu as oublie de parler de son dejeuner, dit Sperver. --Ah! c'est vrai, Monsieur. Au pied de la Roche-Fendue, je vis qu'elle avait allume du feu ... la place etait toute noire.... Je posai la main dessus, pensant qu'elle serait encore chaude, ce qui m'aurait prouve que la Peste n'avait pas fait beaucoup de chemin ... mais elle etait froide comme glace.... Je remarquai tout pres de la un collet tendu dans les broussailles.... --Un collet?... --Oui; il parait que la vieille sait tendre des pieges.... Un lievre s'y etait pris; sa place restait encore empreinte dans la neige, etendue tout au long. La sorciere avait allume du feu pour le faire cuire: elle s'etait regalee! --Et dire, s'ecria Sperver furieux en frappant du poing sur la table, dire que cette vieille scelerate mange de la viande, tandis que, dans nos villages, tant d'honnetes gens se nourrissent de pommes de terre! Voila ce qui me revolte, Fritz.... Ah! si je la tenais!..." Mais il n'eut pas le temps d'exprimer sa pensee; il palit, et, tous trois, nous restames immobiles, nous regardant l'un l'autre, bouche beante. Un cri ... ce cri lugubre du loup par les froides journees d'hiver ... ce cri qu'il faut avoir entendu, pour comprendre tout ce que la plainte des fauves a de navrant et de sinistre ... ce cri retentissait pres de nous! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la bete eut ete sur le seuil de la tour! On a souvent parle du rugissement du lion grondant le soir dans l'immensite du desert.... Mais si l'Afrique, brulante, calcinee, rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix etrange, conforme a ce morne tableau de l'hiver, ou tout sommeille, ou pas une feuille ne murmure ... et cette voix, c'est le hurlement du loup! A peine ce cri lugubre s'etait-il fait entendre, qu'une autre voix formidable, celle de soixante chiens, y repondait dans les remparts du Nideck. Toute la meute se dechainait a la fois: les aboiements lourds des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements criards des epagneuls, la voix melancolique des bassets qui pleurent, tout se confondait avec le cliquetis des chaines, les secousses des chenils ebranles par la rage, et, par-dessus tout cela, le hurlement continu, monotone, du loup, dominait toujours: c'etait le chant de ce concert infernal! Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant son regard au pied de la tour: "Est-ce qu'un loup serait tombe dans les fosses?" dit-il. Mais le hurlement partait de l'interieur. Alors, se tournant de notre cote: "Fritz!... Sebalt!...s'ecria-t-il, arrivez!..." Nous descendimes les marches quatre a quatre et nous entrames dans la salle d'armes. La, nous n'entendions plus que le loup pleurant sous les voutes sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletants; les chiens s'enrouaient de rage; leurs chaines s'entrelacaient; ils s'etranglaient peut-etre. Sperver tira son couteau de chasse, Sebalt en fit autant; ils me precederent dans la galerie. Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver, alors, ne disait plus rien ... il pressait le pas. Sebalt allongeait ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps: un pressentiment nous annoncait quelque chose d'abominable. En courant vers les appartements du comte, nous vimes toute la maison sur pied: les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au hasard, se demandant: "Qu'est-ce qu'il y a? D'ou viennent ces cris?" Nous penetrames, sans nous arreter, dans le couloir qui precede la chambre du seigneur du Nideck, et nous rencontrames dans le vestibule la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d'y entrer avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse evanouie, la tete renversee, la chevelure pendante, et l'emportait rapidement. Nous passames pres d'elle si vite, que c'est a peine si nous entrevimes cette scene pathetique. Depuis elle m'est revenue en memoire, et la tete pale d'Odile retombant sur l'epaule de la bonne femme m'apparait comme l'image touchante de l'agneau qui tend la gorge au couteau sans se plaindre, tue d'avance par l'effroi. Enfin nous etions devant la chambre du comte. Le hurlement se faisait entendre derriere la porte. Nous nous regardames en silence, sans chercher a nous expliquer la presence d'un tel hote; nous n'en avions pas le temps; les idees s'entrechoquaient dans notre esprit. Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse a la main, il voulut s'elancer dans la chambre; mais il s'arreta sur le seuil, immobile comme petrifie. Je n'ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d'un homme: ses yeux semblaient jaillir de sa tete, et son grand nez maigre se recourbait en griffe sur sa bouche beante. Je regardai par-dessus son epaule, et ce que je vis me glaca d'horreur. Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la tete basse, inclinee sous les tentures rouges, les yeux etincelants, poussait des hurlements lugubres! Le loup ... c'etait lui!... Ce front plat ... ce visage allonge en pointe ... cette barbe roussatre, herissee sur les joues ... cette longue echine maigre ... ces jambes nerveuses ... la face, le cri, l'attitude, tout ... tout ... revelait la bete fauve cachee sous le masque humain! Parfois il se taisait une seconde pour ecouter, et faisait vaciller les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tete ... puis il reprenait son chant melancolique. Sperver, Sebalt et moi, nous etions cloues a terre, nous retenions notre haleine, saisis d'epouvante. Tout a coup le comte se tut; comme le fauve qui flaire le vent, il leva la tete et preta l'oreille. La-bas!... la-bas!... sous les hautes forets de sapins chargees de neige, un cri se faisait entendre; d'abord faible, il semblait augmenter en se prolongeant, et bientot nous l'entendimes dominer le tumulte de la meute: la louve repondait au loup! Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pale et le bras etendu vers la montagne, me dit a voix basse: "Ecoute la vieille!" Et le comte, immobile, la tete haute, le cou allonge, la bouche ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait cette voix lointaine perdue au milieu des gorges desertes du Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie epouvantable rayonnait sur toute sa figure. En ce moment, Sperver, d'une voix pleine de larmes, s'ecria: "Comte de Nideck, que faites-vous?" Le comte tomba comme foudroye. Nous nous precipitames dans la chambre pour le secourir.... La troisieme attaque commencait:--elle fut terrible! IX Le comte de Nideck se mourait! Que peut l'art en presence de ce grand combat de la vie et de la mort? A cette heure derniere ou les lutteurs invisibles s'etreignent corps a corps, se pressent haletants, se renversent et se relevent tour a tour ... que peut le medecin? Regarder, ecouter et fremir! Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort, elle s'y repose, elle y puise le courage, du desespoir. Mais bientot son ennemi l'y suit. Alors, s'elancant a sa rencontre, elle l'etreint de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus pres de l'issue fatale. Et le malade, baigne de sueur froide, l'oeil fixe, les bras inertes, ne peut rien pour lui-meme. Sa respiration, tantot courte, embarrassee, anxieuse, tantot longue, large et profonde, marque les differentes phases de cette bataille epouvantable. Et les assistants se regardent.... Ils pensent: "Un jour, cette meme lutte aura lieu pour nous.... Et la mort victorieuse nous emportera dans son antre, comme l'araignee la mouche. Mais la vie ... elle ... l'ame, deployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en s'ecriant: "J'ai fait mon devoir ... j'ai vaillamment combattu!" Et d'en bas, la mort, la regardant s'elever, ne pourra la suivre: elle ne tiendra qu'un cadavre!--O consolation supreme!.... certitude de l'immortalite ... esperance de justice ... quel barbare pourrait vous arracher du coeur de l'homme?..." Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie commencait: le pouls brusque, irregulier, avait des defaillances ... des interruptions ... puis des retours soudains.... Il ne me restait plus qu'a voir mourir cet homme ... je tombais de fatigue; tout ce que l'art permet, je l'avais fait. Je dis a Sperver de veiller ... de fermer les yeux de son maitre. Le pauvre garcon etait desole; il se reprochait son exclamation involontaire: "Comte de Nideck, que faites-vous?" et s'arrachait les cheveux de desespoir. Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant a peine eu le temps de prendre quelque nourriture; je n'en sentais pas le besoin. Un bon feu brillait dans la cheminee. Je me jetai tout habille sur mon lit et le sommeil ne tarda pas a venir; ce sommeil lourd, inquiet, que l'on s'attend a voir interrompre par des gemissements et des pleurs. Je dormais ainsi, la face tournee vers le foyer, dont la lumiere ruisselait sur les dalles. Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il arrive en pareil cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses grandes ailes rouges et fatiguait mes paupieres. Perdu dans une vague somnolence, j'entr'ouvris les yeux, pour voir d'ou provenaient ces alternatives de lumiere et d'obscurite. La plus etrange surprise m'attendait: Sur le fond de l'atre, a peine eclaire par quelques braises encore ardentes, se detachait un profil noir: la silhouette de la Peste! Elle etait accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence. Je crus d'abord a une illusion, suite naturelle de mes pensees depuis quelques jours ... je me levai sur le coude, regardant, les yeux arrondis par la crainte. C'etait bien elle: calme, immobile, les jambes recoquillees entre ses bras ... telle que je l'avais vue dans la neige ... avec son grand cou replie, son nez en bec d'aigle, ses levres contractees. J'eus peur! Comment la Peste-Noire etait-elle la?--Comment avait-elle pu arriver dans cette haute tour, dominant les abimes? Tout ce que m'avait raconte Sperver de sa puissance mysterieuse me parut justifie!...--La scene de Lieverle grondant contre la muraille me passa devant les yeux comme un eclair!....--Je me blottis dans l'alcove, respirant a peine, et regardant cette silhouette immobile, comme une souris regarderait un chat du fond de son trou. La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminee taille dans le roc ... ses levres marmotaient je ne sais quoi! Mon coeur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison du silence et de l'immobilite de cette apparition surnaturelle. Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une brindille de sapin, il y eut un eclair: la brindille se tordit en sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la salle. Cet eclair suffit pour me montrer la vieille revetue d'une antique robe de brocart a fond pourpre tournant au violet et roide comme du carton; un lourd bracelet a son poignet gauche; une fleche d'or dans son epaisse chevelure grise tordue sur la nuque. Ce fut comme une evocation des temps passes. Cependant, la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles: elle aurait profite de mon sommeil pour les executer. Cette pensee commencait a me rassurer un peu, quand tout a coup elle se leva ... et, lentement ... lentement ... s'approcha de mon lit, tenant a la main une torche qu'elle venait d'allumer. Je m'apercus alors que ses yeux etaient fixes, hagards.... Je fis un effort pour me lever, pour crier: pas un muscle de mon corps ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux levres! Et la vieille, penchee sur moi, entre les rideaux, me regardait avec un sourire etrange... Et j'aurais voulu me defendre, appeler... mais son regard me paralysait, comme l'oiseau sous l'oeil du serpent. Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la duree de l'eternite.... Qu'allait-elle entreprendre? Je m'attendais a tout. Subitement, elle tourna la tete, preta l'oreille, puis, traversant la salle a grands pas, elle ouvrit la porte. Enfin j'avais recouvre une partie de mon courage.... La volonte me mit debout comme un ressort.... Je m'elancai sur les pas de la vieille, qui d'une main tenait sa torche haute et de l'autre la porte toute grande ouverte. J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous la voute en ogive du chateau donnant sur la plate-forme, j'apercus, qui? Le comte de Nideck lui-meme! Le comte de Nideck,--que je croyais mourant,--revetu d'une enorme peau de loup, dont la machoire superieure s'avancait en visiere sur son front, les griffes sur ses epaules, et dont la queue trainait derriere lui sur les dalles. Il portait de ces grands souliers formes d'un cuir epais cousu comme une feuille roulee; une griffe d'argent serrait la peau autour de son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d'une fixite glaciale, tout annoncait l'homme fort, l'homme du commandement:--le maitre! En face d'un tel personnage, mes idees se heurterent, se confondirent. La fuite n'etait pas possible. J'eus encore la presence d'esprit de me jeter dans l'embrasure de la fenetre. Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se parlerent a voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien entendre, mais leurs gestes etaient expressifs: la vieille indiquait le lit! Ils s'approcherent de la cheminee sur la pointe des pieds.... La, dans l'ombre de la travee, la Peste-Noire deroula un grand sac en souriant. A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut pres du lit, et y appuya le genou ... les rideaux s'agiterent ... son corps disparaissait sous leurs plis.... Je ne voyais plus qu'une de ses jambes encore appuyee sur les dalles et la queue de loup ondoyant de droite a gauche. Vous eussiez dit une scene de meurtre! Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus epouvantable, ne m'aurait pas tant saisi que la representation muette d'un tel acte. La vieille accourut a son tour, deployant le sac. Les rideaux s'agiterent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce qu'il y a de plus horrible, c'est que je crus voir une flaque de sang se repandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer: c'etait la neige attachee aux pieds du comte, et qui se fondait a la chaleur. Je considerais encore cette trainee noire, sentant ma langue se glacer jusqu'au fond de ma gorge, lorsqu'un grand mouvement se fit. La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac; ils les poussaient avec la precipitation du chien qui gratte la terre; puis le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son epaule, et se dirigea vers la porte. Le drap trainait derriere lui; la vieille le suivait avec sa torche. Ils traverserent la courtine. Moi, je sentais mes genoux vaciller, s'entrechoquer ... je priais tout bas! Deux minutes ne s'etaient pas ecoulees, que je m'elancais sur leurs traces, entraine par une curiosite subite, irresistible. Je traversai la courtine en courant, et j'allais penetrer sous l'ogive de la tour, quand une citerne large et profonde s'ouvrit a mes pieds; un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer ... tournoyer ... autour du cordon de pierre, comme une luciole... Elle devenait imperceptible par la distance. Je descendis a mon tour les premieres marches de l'escalier, me guidant sur cette lueur lointaine. Tout a coup elle disparut: la vieille et le comte avaient atteint le fond du precipice.... Moi, la main contre le pilier, je continuai de descendre, sur de pouvoir remonter dans la tour, a defaut d'autre issue. Bientot les marches cesserent. Je promenai les yeux autour de moi et je decouvris, a gauche, un rayon de lune trebuchant sous une porte basse, a travers de grandes orties et des ronces chargees de givre. J'ecartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis a la base du donjon de Hugues. Qui aurait suppose qu'un trou pareil montait au chateau? Qui l'avait enseigne a la vieille? Je ne m'arretai point a ces questions. La plaine immense s'etendait devant moi, eblouissante de lumiere comme en plein jour.... A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec ses rochers a pic, ses gorges et ses ravins, se deroulait a l'infini. L'air etait froid, calme; je me sentis reveille, comme subtilise par cette atmosphere glaciale. Mon premier regard fut pour reconnaitre la direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s'elevait lentement sur la colline, a deux cents pas de moi. Elle se decoupait sur le ciel, pique d'etoiles sans nombre. Je les atteignis a la descente du ravin. Le comte marchait lentement, le suaire trainait toujours.... Son attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose d'automatique. Ils allaient, a vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de l'Altenberg, tantot dans l'ombre, tantot en pleine lumiere, car la lune brillait d'un eclat surprenant. Quelques nuages la suivaient de loin, et semblaient etendre vers elle leurs grands bras pour la saisir; mais elle leur echappait toujours, et ses rayons, froids comme des lames d'acier, me penetraient jusqu'au coeur. J'aurais voulu retourner: une force invincible me portait a suivre le funebre cortege. A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les broussailles du Schwartz-Wald, j'entends la neige craquer sous mes pas, la feuille se trainer au souffle de la bise... Je me vois suivre ces deux etres silencieux ... et je ne puis comprendre quelle puissance mysterieuse m'entrainait dans leur courant. Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hetres, nus, depouilles... Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent sur les rameaux inferieurs, et traversent le chemin comble de neige.... Il me semble parfois entendre marcher derriere moi. Je retourne brusquement la tete et ne vois rien. Nous venions d'atteindre une ligne de rochers a la crete de l'Altenberg; derriere ces rochers coule le torrent du Schneeberg ..., mais en hiver les torrents ne coulent pas ... c'est a peine si un filet d'eau serpente sous leur couche epaisse de glace ... la solitude n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre.... Ce qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence! Le comte de Nideck et la vieille trouverent une breche faite dans le roc ... ils monterent tout droit ... sans hesiter ... avec une certitude incroyable; moi, je dus m'accrocher aux broussailles pour les suivre. A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abime, je me vis a trois pas d'eux, et, de l'autre cote, j'apercus un precipice sans fond. A notre gauche, tombait le torrent du Schneeberg alors pris de glace et suspendu dans les airs.--Cette apparence du flot qui bondit, entrainant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les broussailles, et devidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa racine ... cette apparence du mouvement dans l'immobilite de la mort, et ces deux personnages silencieux, procedant a leur oeuvre sinistre avec l'impassibilite de l'automate ... tout cela renouvela mes terreurs. La nature elle-meme semblait partager mon epouvante. Le comte avait depose son fardeau, la vieille et lui le balancerent un instant au bord du gouffre... puis le long suaire flotta sur l'abime.... Et les meurtriers se pencherent.... Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux... Je le vois descendre ... descendre ... comme le cygne frappe a la cime des airs ... l'aile detendue ... la tete renversee ... tourbillonnant dans la mort. Il disparut dans les profondeurs du precipice. En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s'approchait de la lune la voila lentement de ses contours bleuatres; les rayons se retirerent. La vieille, tenant le comte par la main, et l'entrainant avec une rapidite vertigineuse, m'apparut une seconde. Le nuage etait en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans risquer de me precipiter dans l'abime. Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage. Je regardai. J'etais seul a la pointe du roc; la neige me montait jusqu'aux genoux. Saisi d'horreur ... je redescendis l'escarpement et me mis a courir vers le chateau, bouleverse comme si j'eusse commis un crime!.... Quant au seigneur du Nideck et a la vieille, je ne les voyais plus dans la plaine. Ou etaient-ils? Comment avaient-ils disparu? X J'errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l'issue par laquelle j'etais sorti. Tant d'inquietudes et d'emotions successives commencaient a reagir sur ma tete; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie ne jouait pas un role dans mes idees, ne pouvant me resoudre a croire a ce que j'avais vu, et cependant effraye de la lucidite de mes perceptions. Cet homme qui leve un flambeau dans les tenebres, qui hurle comme un loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire ... sans en omettre un geste, une circonstance ... le moindre detail ... qui s'echappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre: tout cela me torturait l'esprit ... allait et venait sous mes yeux, et me produisait l'effet d'un cauchemar. Je courais, haletant, egare par les neiges, ne sachant de quel cote me diriger. Le froid devenait plus vif a l'approche du jour.... Je grelottais.... Je maudissais Sperver d'etre venu me prendre a Tubingue, pour me lancer dans cette aventure hideuse. Enfin, extenue, la barbe chargee de glacons, les oreilles a demi gelees, je finis par decouvrir la grille et je sonnai a tour de bras. Il etait alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit terriblement attendre. Sa petite _cassine_, adossee contre le roc, pres du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le bossu n'en finirait pas de s'habiller, car je le supposais couche, peut-etre endormi. Je sonnai de nouveau. A ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la porte, d'un accent furieux: "Qui est la! --Moi ... le docteur Fritz! --Ah! c'est different.... _Voyons voir._" Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour exterieure, ayant de la neige jusqu'au ventre, et, me fixant a travers la grille: "Pardon... pardon... docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couche la-haut, dans la tour de Hugues... Comment... c'etait vous qui sonniez? Tiens! tiens! C'est donc ca que Sperver est venu me demander vers minuit si personne n'etait sorti... J'ai repondu que non.... et, de fait, je ne vous avais pas vu. --Mais, au nom du ciel, Monsieur Knapwurst, ouvrez donc! vous m'expliquerez cela plus tard. --Allons, allons, un peu de patience." Et le bossu lentement, lentement, defaisait le cadenas et roulait la grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds a la tete. "Vous avez bien froid, docteur! me dit alors le petit homme, vous ne pouvez entrer au chateau... Sperver en a ferme la porte interieure ... je ne sais pourquoi .... cela ne se fait pas d'habitude ... la grille suffit: venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite chambre merveilleuse. Ce n'est a proprement parler qu'un reduit ... mais, quand on a froid, on n'y regarde pas de si pres." Sans repondre a son bavardage, je le suivais rapidement. Nous entrames dans la _cassine_, et, malgre mon etat de congelation presque totale, je ne pus m'empecher d'admirer le desordre pittoresque de cette sorte de niche. La toiture d'ardoises appuyee d'un cote contre le roc, et de l'autre sur un mur de six a sept pieds de haut, laissait voir ses poutres noircies, s'etayant jusqu'au faite. L'appartement se composait d'une piece unique, ornee d'un grabat que le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de deux petites fenetres a carreaux hexagones, ou la lune avait deteint ses rayons nacres de rose et de violet. Une grande table carree en occupait le milieu. Comment cette grande table de chene massif etait-elle entree par cette petite porte?.. Il eut ete difficile de le dire. Quelques tablettes ou etageres soutenaient des rouleaux de parchemin, de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table etait ouvert un immense volume a majuscules peintes, a reliure de peau blanche, a fermoir et coins d'argent. Cela me parut avoir tout l'air d'un recueil de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l'un de cuir roux et l'autre garni d'un coussin de duvet, ou l'echine anguleuse et le coxal biscornu de Knapwurst avaient laisse leur empreinte, completaient l'ameublement. Je passe l'ecritoire, les plumes, le pot a tabac, les cinq ou six pipes eparses a droite et a gauche, et dans un coin le petit poele de fonte a porte basse, ouverte, ardente, lancant parfois une gerbe d'etincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fache et leve la patte. Tout cela etait plonge dans cette belle teinte brune d'ambre enfume qui repose la vue, et dont les vieux maitres flamands ont emporte le secret. "Vous etes donc sorti hier soir, Monsieur le docteur? me dit Knapwurst, lorsque nous fumes commodement installes, lui devant son volume, moi les mains contre le tuyau du poele. --Oui, d'assez bonne heure, lui repondis-je; un bucheron du Schwartz-Wald avait besoin de mon secours: il s'etait donne de la hache dans le pied gauche." Cette explication parut satisfaire le bossu; il alluma sa pipe, une petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton. "Vous ne fumez pas, docteur? --Pardon. --Eh bien! bourrez donc une de mes pipes.... J'etais la, fit-il en etendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j'etais a lire les chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonne." Je compris alors la longue attente qu'il m'avait fait subir. "Vous aviez un chapitre a finir? lui dis-je en souriant. --Oui, Monsieur..." fit-il de meme. Et nous rimes ensemble. "C'est egal, reprit-il, si j'avais su que c'etait vous, j'aurais interrompu le chapitre." Il y eut quelques instants de silence. Je considerais la physionomie vraiment heteroclite du bossu, ces grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plisses, ce nez tourmente, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux a double etage. Je trouvais a la figure de Knapwurst quelque chose de socratique, et, tout en me chauffant, en ecoutant le feu petiller, je reflechissais au sort etrange de certains hommes: "Voila ce nain, me disais-je, cet etre difforme, rabougri, exile dans un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derriere la plaque de l'atre; voila ce Knapwurst qui, au milieu de l'agitation, des grandes chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades et des halali ... le voila qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne songeant qu'aux temps ecoules, tandis que tout chante ou pleure autour de lui ... que le printemps, l'ete, l'hiver, passent et viennent regarder, tour a tour, a travers ses petites vitres ternes, egayant, chauffant, engourdissant la naturel.... Pendant que tant d'autres etres se livrent aux entrainements de l'amour, de l'ambition, de l'avarice ... esperent ... convoitent ... desirent... lui n'espere rien, ne convoite, ne desire, rien. Il fume sa pipe, et, les yeux fixes sur un vieux parchemin, il reve ... il s'enthousiasme pour des choses qui n'existent plus, ou qui n'ont jamais existe ... ce qui revient au meme:--Hertzog a dit ceci... un tel suppose autre chose?-- Et il est heureux!.... Sa peau parchemineuse se recoquille, son echine en trapeze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent leur trou dans la table, tandis que ses longs doigts s'implantent dans ses joues, et que ses petits yeux gris se fixent sur des caracteres latins, etrusques ou grecs. Il s'extasie, il se leche les levres, comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s'etend sur un grabat, les jambes croisees, croyant avoir fait sa suffisance. Oh! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l'echelle, qu'on trouve l'application severe de tes lois, l'accomplissement du devoir?" Et cependant la neige fondait autour de mes jambes; la douce haleine du poele me penetrait. Je me sentais renaitre dans cette atmosphere enfumee de tabac et de resine odorante. Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau la main sur l'in-folio: "Voici, docteur Fritz, dit-il d'un ton grave qui semblait sortir du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d'une tonne de vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophetes! --Comment cela, Monsieur Knapwurst? --Le parchemin ... le vieux parchemin, dit-il, j'aime ca! Ces vieux feuillets jaunes, vermoulus, c'est tout ce qui nous reste des temps ecoules, depuis Kar-le-Grand jusqu'aujourd'hui! Les vieilles familles s'en vont ... les vieux parchemins restent! Que serait la gloire des Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d'autres races fameuses?.... Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts faits, leurs expeditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances, leurs antiques pretentions, leurs conquetes accomplies ... et depuis longtemps effacees?.... Queserait tout cela ... sans ces parchemins? Rien! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s'ils n'avaient jamais ete ..., eux et tout ce qui les touchait de pres ou de loin!.... Leurs grands chateaux, leurs palais, leurs forteresses tombent et s'effacent.... Ce sont des ruines, de vagues souvenirs!.... De tout cela, une seule chose subsiste: la chronique ... l'histoire ... le chant du barde ou du minnesinger ... le parchemin!" II y eut un silence. Knapwurst reprit: "Et dans ces temps lointains,--ou les grands chevaliers allaient guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et quelquefois moins!--avec quel dedain ne regardaient-ils pas ce pauvre petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habille de ratine, l'ecritoire a la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume pour fanon! Combien ne le meprisaient-ils pas, disant: "Celui-ci n'est qu'un atome, un puceron; il n'est bon a rien, il ne fait rien, ne percoit point nos impots et n'administre point nos domaines, tandis que nous, hardis, bardes de fer, la lance au poing, nous sommes tout!" Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable trainer la semelle, grelotter en hiver, suer en ete, moisir dans sa vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait survivre a la poussiere de leurs chateaux, a la rouille de leurs armures! --Aussi, moi, j'aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les venere. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empechent les vieilles murailles de s'ecrouler et de disparaitre tout a fait." En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pensee attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux. Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient tolere, protege ses ancetres! Et puis, il disait vrai: ses paroles avaient un sens profond. J'en fus tout surpris. "Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin? --Oui, Monsieur, tout seul, repondit-il non sans quelque vanite, le latin et le grec; de vieilles grammaires m'ont suffi. C'etaient des livres du comte, mis au rebut; ils me tomberent dans les mains ... je les devorai!.... Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck, m'ayant entendu par hasard faire une citation latine, s'etonna: "Qui donc t'a appris le latin, Knapwurst?--Moi-meme, Monseigneur." Il me posa quelques questions. J'y repondis assez bien. "Parbleu! dit-il, Knapwurst en sait plus que moi; je veux en faire mon archiviste." Et il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela trente-cinq ans, j'ai tout lu, tout feuillete. Quelquefois, le comte, me voyant sur mon echelle, s'arrete un instant, et me demande: "Eh! que fais-tu donc la, Knapwurst?--Je lis les archives de la famille, Monseigneur.--Ah! et ca te rejouit? --Beaucoup.--Allons; tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la gloire des Nideck?" Et il s'en va en riant. Je fais ici ce que je veux. --C'est donc un bien bon maitre, monsieur Knapwurst? --Oh! docteur Fritz, quel coeur! quelle franchise! fit le bossu en joignant les mains; il n'a qu'un defaut. --Et lequel? --De n'etre pas assez ambitieux. --Comment? --Oui, il aurait pu pretendre a tout. Un Nideck! l'une des plus illustres familles d'Allemagne, songez donc! il n'aurait eu qu'a vouloir ... il serait ministre, ou feld-marechal.... Eh bien! non; des sa jeunesse, il s'est retire de la politique;--sauf la campagne de France qu'il a faite a la tete d'un regiment qu'il avait leve a son compte,--sauf cela, il a toujours vecu loin du bruit, de l'agitation, simple, presque ignore, ne s'inquietant que de ses chasses." Ces details m'interessaient au plus haut point. La conversation prenait d'elle-meme le chemin que j'aurais voulu lui faire suivre. Je resolus d'en profiter. "Le comte n'a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst? --Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme, depourvu d'ambition, se presente dans une haute lignee, c'est un malheur. Il laisse dechoir sa race.... Je pourrais vous en citer bien des exemples! Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la perte des noms illustres." J'etais etonne; toutes mes suppositions sur l'existence passee du comte croulaient. "Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a eprouve des malheurs!.... --Lesquels? --Il a perdu sa femme.... --Oui, vous avez raison ... sa femme ... un ange ... il l'avait epousee par amour... C'etait une Zaan ... vieille et bonne noblesse d'Alsace, mais ruinee par la revolution. La comtesse Odette faisait le bonheur de Monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui traina cinq ans. Ah! tout fut epuise pour la sauver; ils firent ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et succomba quelques semaines apres leur retour. Le comte faillit en mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa meute, ses chevaux, il laissait tout deperir. Le temps a fini par calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste la,--fit le bossu, en appuyant le doigt sur son coeur avec emotion --vous comprenez ... quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures font mal, aux changements de temps ... et les vieilles douleurs aussi, vers le printemps, quand l'herbe croit sur les tombes ... et en automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre.... Du reste, le comte n'a pas voulu se remarier: il a reporte toute son affection sur sa fille. --Ainsi ce mariage a toujours ete heureux? --Heureux! Il etait une benediction pour tout le monde." Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un crime. Il fallait me rendre a l'evidence. Mais alors, cette scene nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre epouvantable, ce remords dans le reve entrainant les coupables a trahir leur passe, qu'etait-ce donc? Je m'y perdais! Knapwurst ralluma sa pipe, et m'en offrit une que j'acceptai. Alors, le froid glacial qui m'avait saisi etait dissipe; je me sentais dans cette douce quietude qui suit les grandes fatigues, lorsque etendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppe d'un nuage de fumee, on s'abandonne au plaisir du repos, et qu'on ecoute le duo du grillon et de la buche qui siffle dans la flamme. Nous restames bien un quart d'heure ainsi. "Le comte de Nideck s'emporte quelquefois contre sa fille?" me hasardai-je a dire. Knapwurst tressaillit, et, me fixant d'un regard louche, presque hostile: "Je sais, je sais!" Je l'observais du coin de l'oeil, pensant apprendre quelque chose de nouveau, mais il ajouta d'un air ironique: "Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop bas, pour qu'elle puisse jamais y monter. --Sans doute, mais le fait est positif. --Oui, que voulez-vous? c'est une lubie, un effet de son mal.... Une fois les crises passees, toute son affection pour mademoiselle Odile reparait.... C'est curieux, Monsieur: un amant de vingt ans ne serait pas plus enjoue, plus affectueux.... Cette jeune fille fait sa joie, son orgueil. Figurez-vous que je l'ai vu dix fois monter a cheval pour lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je? Il partait seul et rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n'aurait voulu en confier la commission a personne, pas meme a Sperver, qu'il aime tant! Aussi, mademoiselle Odile n'ose exprimer un desir devant lui, de peur de ces folies.... Enfin, que puis-je vous dire?.... Le comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre pere et le meilleur maitre qu'on puisse souhaiter.... Les braconniers qui ravagent ses forets ... l'ancien comte Ludwig les aurait fait pendre sans misericorde; lui, il les tolere, il en fait meme des gardes-chasse. Voyez Sperver: eh bien! si le comte Ludwig vivait encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes au bout d'une corde ... tandis qu'il est premier piqueur au chateau!" Decidement, c'etait a confondre toutes mes suppositions. Je me pris le front entre les mains et je revai longtemps. Knapwurst, supposant que je dormais, s'etait remis a sa lecture. Le jour grisatre penetrait alors dans la _cassine_.... La lampe palissait.... On entendait de vagues rumeurs dans le chateau. Tout a coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu'un devant les fenetres. La porte s'ouvrit brusquement, et Gedeon parut sur le seuil. XI La paleur de Sperver et l'eclat de son regard annoncaient de nouveaux evenements; cependant il etait calme et ne parut pas etonne de ma presence chez Knapwurst. "Fritz, me dit-il d'un ton bref, je viens te chercher." Je me levai sans repondre et je le suivis. A peine etions-nous sortis de la _cassine_, qu'il me prit par le bras, et m'entraina vivement vers le chateau. "Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant a mon oreille. --Mademoiselle Odile!... serait-elle malade? --Non, elle est tout a fait remise; mais il se passe quelque chose d'extraordinaire. Figure-toi que ce matin, vers une heure, voyant le comte pres de rendre l'ame, je vais pour eveiller la comtesse; au moment de sonner, le coeur me manque: "Pourquoi l'attrister? me dis-je, elle n'apprendra le malheur que trop tot; et puis l'eveiller au milieu de la nuit, si faible et deja toute brisee par tant de secousses, ca suffirait pour la tuer du coup!" Je reste la dix minutes a reflechir; enfin, je prends tout sur moi. Je rentre dans la chambre du comte, je regarde ... personne! Ce n'est pas possible: un homme a l'agonie! Je cours dans le corridor comme un fou.... Rien! J'entre dans la grande galerie.... Rien! Alors, je perds la tete, et me voila de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je sonne; elle parait en criant: "Mon pere est mort?--Non....--Il a disparu?--Oui, Madame.... J'etais sorti un instant.... Lorsque je suis rentre....--Et le docteur Fritz ... ou est-il?--Dans la tour de Hugues.--Dans la tour de Hugues!" Elle s'enveloppe de sa robe de chambre ... prend la lampe et sort.... Moi, je reste. Un quart d'heure apres, elle revient, les pieds tout couverts de neige ... et pale ... pale ... enfin ca faisait pitie.... Elle pose sa lampe sur la cheminee, et me dit, en me regardant: "C'est vous qui avez installe le docteur dans la tour?--Oui, Madame.--Malheureux!... vous ne saurez jamais le mal que vous avez fait...." Je voulais repondre. "Cela suffit ... allez fermer toutes les portes ... et couchez-vous.... Je veillerai moi-meme.... Demain matin, vous irez prendre le docteur Fritz, chez Knapwurst, et vous me l'amenerez.... Pas de bruit! vous n'avez rien vu!... vous ne savez rien!" --C'est tout, Sperver?" Il inclina la tete gravement. "Et le comte? --Il est rentre.... Il va bien!" Nous etions arrives dans l'antichambre... Gedeon frappa doucement a la porte, puis il ouvrit, annoncant: "Le docteur Fritz!" Je fis un pas, j'etais en presence d'Odile ... Sperver s'etait retire en fermant la porte. Une impression etrange se produisit dans mon esprit a la vue de la jeune comtesse, pale, debout, la main appuyee sur le dossier d'un fauteuil, les yeux brillant d'un eclat febrile et vetue d'une longue robe de velours noir. Elle etait calme et fiere. Je me sentis tout emu. "Monsieur le docteur, dit-elle en m'indiquant un siege, veuillez vous asseoir, j'ai a vous entretenir d'une chose grave." J'obeis en silence. Elle s'assit a son tour et parut se recueillir. "La fatalite, Monsieur, reprit-elle en fixant sur moi ses grands yeux bleus, la fatalite ou la Providence, je ne sais pas encore laquelle des deux, vous a rendu temoin d'un mystere ou se trouve engage l'honneur de ma famille." Elle savait tout. Je restai stupefait. "Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul.... --C'est inutile, fit-elle, je sais tout.... C'est affreux!" Puis d'un accent a fendre l'ame: "Mon pere n'est point coupable!" cria-t-elle. Je fremis, et les mains etendues: "Je le sais, Madame, je connais la vie du comte, l'une des plus belles, des plus noble? qu'il soit possible de rever." Odile s'etait levee a demi, comme pour protester contre toute pensee hostile a son pere; en m'entendant le defendre moi-meme, elle s'affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes. "Soyez beni, Monsieur, murmurait-elle, soyez beni; je serais morte a la pensee qu'un soupcon.... --Ah! Madame, qui pourrait prendre pour dos realites les vaines illusions du somnambulisme? --C'est vrai, Monsieur, je m'etais dit cela, mais les apparences ... je craignais ... pardonnez-moi ... J'aurais du me souvenir que le docteur Fritz est un honnete homme.... --De grace, Madame, calmez-vous. --Non, fit-elle, laissez-moi pleurer.... Ces larmes me soulagent ... j'ai tant souffert depuis dix ans!... tant souffert!... Ce secret, si longtemps enferme dans mon ame ... il me tuait ... j'en serais morte ... comme ma mere!... Dieu m'a prise en pitie ... il vous en a confie la moitie ... Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi..." Elle ne put continuer; les sanglots l'etouffaient. Les natures fieres et nerveuses sont ainsi faites. Apres avoir vaincu la douleur, apres l'avoir emprisonnee, enfouie et comme ecrasee dans les profondeurs de l'ame, elles passent, sinon heureuses, du moins indifferentes au milieu de la foule, et l'oeil de l'observateur lui-meme pourrait s'y tromper; mais vienne un choc subit, un dechirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s'ecroule, tout disparait. L'ennemi vaincu se releve plus terrible qu'avant sa defaite; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs fremissements agitent le corps, et les sanglots soulevent la poitrine, et les larmes, trop longtemps contenues, debordent des yeux, abondantes et pressees comme une pluie d'orage. Telle etait Odile! Enfin, elle releva la tete, essuya ses joues baignees de larmes, et, s'etant accoudee au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les yeux fixes sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d'une voix lente et melancolique: "Quand je descends dans le passe, Monsieur..., quand je remonte jusqu'au premier de mes reves, je vois ma mere!--c'etait une femme grande, pale et silencieuse ... elle etait jeune encore a l'epoque dont je parle: elle avait trente ans a peine, et pourtant on lui en eut au moins donne cinquante!--Des cheveux blancs voilaient son front pensif. Ses joues amaigries, son profil severe, ses levres toujours contractees par une pression douloureuse, donnaient a ses traits un de ces caracteres etranges, ou viennent se reflechir la douleur et l'orgueil. Il n'y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille femme de trente ans ... rien que sa taille droite et fiere ... ses yeux brillants ... et sa voix douce et pure comme un reve de l'enfance. Elle se promenait souvent des heures entieres dans cette meme salle ... la tete penchee ... Et moi ... je courais ... heureuse ... oui ... heureuse autour d'elle ... ne sachant point ... pauvre enfant ... que ma mere etait triste ... ne comprenant pas ce qu'il y avait de profonde melancolie sous ce front couvert de rides!... J'ignorais le passe... le present pour moi ... c'etait la joie ... et l'avenir ... oh! l'avenir ... c'etaient les jeux du lendemain!" Odile sourit avec amertume et reprit: "Quelquefois, il m'arrivait, au milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse de ma mere.... Elle s'arretait alors, baissait les yeux, et, me voyant a ses pieds, elle se penchait lentement, m'embrassait au front avec un vague sourire, puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa tristesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j'ai voulu chercher dans mon ame le souvenir des premieres annees ... cette grande femme pale m'est apparue comme l'image de la douleur. La voila,--fit-elle en m'indiquant de la main un portrait suspendu au mur--la voila telle que l'avait faite, non point la maladie, comme le croit mon pere, mais ce terrible, et fatal secret.... Regardez!" Je me retournai, et mon regard tombant tout a coup sur le portrait que m'indiquait la jeune fille, je me sentis fremir. Imaginez une tete longue, pale, maigre, empreinte de la froide rigidite de la mort, et par les orbites de cette tete, deux yeux noirs, fixes, ardents, d'une vitalite terrible, qui vous regardent! Il y eut un instant de silence. "Que cette femme a du souffrir! me dis-je, et mon coeur se serra douloureusement. --J'ignore comment ma mere avait fait cette epouvantable decouverte, reprit Odile, mais elle connaissait l'attraction mysterieuse de la Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues.... Tout enfin, tout!--Elle ne doutait pas de mon pere. Oh non! seulement, elle mourait lentement, comme je meurs moi-meme." Je pris mon front dans mes mains ... je pleurais! "Une nuit, poursuivit-elle, j'avais alors dix ans,--ma mere, que son energie seule soutenait encore, etait a la derniere extremite.--C'etait en hiver ... je dormais; tout a coup une main nerveuse et froide me saisit le poignet; je regarde: en face de moi se trouvait une femme; d'une main elle portait un flambeau, et de l'autre elle m'etreignait le bras, que je sentais pris comme dans un etau de glace. Sa robe etait couverte de neige; un tremblement convulsif agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d'un feu sombre, a travers ses longs cheveux blancs deroules sur son visage: c'etait ma mere! "Odile, mon enfant, me dit-elle, leve-toi, habille-toi, il faut que tu saches tout!" Je m'habillai, tremblante de peur. Alors, m'entrainant a la tour de Hugues, elle me montra la citerne ouverte. "Ton pere va sortir de la, dit-elle, en m'indiquant la tour; il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir." Et en effet, mon pere, charge de son fardeau funebre, sortit avec la vieille. Ma mere, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit voir la scene de l'Altenberg. "Regarde, enfant, criait-elle, il le faut; car moi ... je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu veilleras ton pere ... seule ... toute seule ... entends-tu bien?.. Il y va de l'honneur de ta famille!"--Et nous revinmes.--Quinze jours apres, Monsieur, ma mere mourut, me leguant son oeuvre a continuer, son exemple a suivre. Cet exemple, je l'ai suivi religieusement.... Au prix de quels sacrifices! Vous avez pu le voir: il m'a fallu desobeir a mon pere, lui dechirer le coeur!--Me marier, c'etait introduire l'etranger au milieu de nous. C'etait trahir le secret de notre race. J'ai resiste! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du comte, et, sans la crise d'hier, qui a brise mes forces et m'a empechee de veiller mon pere moi-meme, je serais encore seule depositaire du terrible secret!... Dieu en a decide autrement: il a mis entre vos mains l'honneur de notre famille.... Je pourrais exiger de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais reveler ce que vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit.... --Madame, m'ecriai-je en me levant, je suis tout pret.... --Non, Monsieur, dit-elle avec dignite, non, je ne vous ferai point cette injure. Les serments n'engagent pas les coeurs vils, et la probite suffit aux coeurs honnetes.... Ce secret, vous le garderez, j'en suis sure.... Vous le garderez, parce que c'est votre devoir!... Mais j'attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus ... et voila pourquoi je me suis crue obligee de tout vous dire." Elle se leva lentement. "Docteur Fritz, reprit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, mes forces trahissent mon courage; je ploie sous le fardeau. J'ai besoin d'un aide, d'un conseil, d'un ami: voulez-vous etre cet ami?" Je me levai tout emu. "Madame, lui dis-je, j'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites, et je ne saurais vous dire combien j'en suis fier, mais permettez-moi cependant d'y mettre une condition. --Parlez, Monsieur. --C'est que ce titre d'ami ... je l'accepterai avec toutes les obligations qu'il m'impose.... --Que voulez-vous dire? --Un mystere plane sur votre famille; Madame; ce mystere, il faut le penetrer a tout prix ... il faut s'emparer de la Peste-Noire ... savoir qui elle est ... ce qu'elle veut ... d'ou elle vient!... --Oh! fit-elle, en agitant la tete, c'est impossible!... --Qui sait, Madame? la Providence avait peut-etre des vues sur moi, en inspirant a Sperver l'idee de venir me prendre a Tubingue. --Vous avez raison, Monsieur, repondit-elle gravement; la Providence ne fait rien d'inutile. Agissez comme votre coeur vous le conseillera. J'approuve tout d'avance!" Je portai a mes levres la main qu'elle me tendait, et je sortis plein d'admiration pour cette jeune femme si frele, et pourtant si forte contre la douleur. Rien n'est beau comme le devoir noblement accompli! XII. Une heure apres ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous sortions ventre a terre du Nideck. Le piqueur, courbe sur le cou de son cheval, n'avait qu'un cri: "Hue!..." Il allait si vite que son grand mecklembourg, la criniere flottante, la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile: il fendait litteralement l'air. Quant a mon petit ardennais, je crois qu'il avait pris le mors aux dents. Lieverle nous accompagnait, voltigeant a nos cotes comme une fleche. Le vertige nous emportait sur ses ailes! Les tours du Nideck etaient loin, et Sperver avait pris l'avance, comme d'habitude, lorsque je m'ecriai: "Halte, camarade! halte!... Avant de poursuivre notre route, deliberons!" Il fit volte-face. "Dis-moi seulement, Fritz, s'il faut tourner a droite ou a gauche. --Non, approche, il est indispensable que tu connaisses le but de notre voyage. En deux mots, il s'agit de prendre la vieille!" Un eclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux braconnier ... ses yeux etincelerent. "Ah! ah! fit-il, je savais bien que nous serions forces d'en venir la." Et d'un mouvement d'epaule, il fit glisser sa carabine dans sa main. Ce geste significatif me donna l'eveil. "Un instant, Sperver! il ne s'agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de la prendre vivante. --Vivante? --Sans doute ... et pour t'epargner bien des remords, je dois te prevenir que la destinee de la vieille est liee a celle de ton maitre. Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du meme coup." Sperver ouvrit la bouche, tout stupefait. "Est-ce bien vrai, Fritz? --C'est positif." Il y eut un long silence; nos deux chevaux, Fox et Reppel, balancaient la tete l'un en face de l'autre, et se saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se feliciter de l'expedition. Lieverle baillait d'impatience, allongeant et pliant sa longue echine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait immobile, la main sur sa carabine. Tout a coup, il la fit repasser sur son dos et s'ecria: "Eh bien! tachons de la prendre vivante, cette Peste... nous mettrons des gants, s'il le faut; mais ce n'est pas aussi facile que tu le penses, Fritz." Et la main etendue vers les montagnes qui se deroulaient en amphitheatre autour de nous, il ajouta: "Regarde: voici l'Altenberg, le Birkenwald, le Schneeberg, l'Oxenhorn, le Rheethal, le Behrenkopf ... et si nous montions un peu, tu verrais cinquante autres pics a perte de vue, jusque dans les plaines du Palatinat; il y a la dedans des rochers, des ravins, des defiles, des torrents et des forets, toujours des forets: ici des sapins, plus loin des hetres, plus loin des chenes. La vieille se promene au milieu de tout cela; elle a bon pied, bon oeil; elle vous flaire d'une lieue. Allez donc la prendre. --Si c'etait facile, ou serait le merite? Je ne t'aurais pas choisi tout expres. --C'est bel et bon, ce que tu me chantes-la, Fritz!... Encore si nous tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu'avec du courage, de la patience.... --Quant a sa piste, ne t'en inquiete pas, je m'en charge. --Toi? --Moi-meme. --Tu te connais a trouver une piste? --Et pourquoi pas? --Ah! du moment que tu ne doutes de rien ... que tu penses en savoir plus que moi ... c'est autre chose ... marche en avant, je te suis." Il etait facile de voir le depit du vieux chasseur, irrite de ce que j'osais toucher a ses connaissances speciales. Aussi, riant dans ma barbe, je ne me fis pas repeter l'invitation, et je tournai brusquement a gauche, sur de couper les traces de la vieille, qui, de la poterne, apres s'etre enfuie avec le comte, avait du traverser la plaine pour regagner la montagne. Sperver marchait derriere moi, sifflant d'un air d'indifference, et je l'entendais murmurer: "Allez donc chercher en plaine les traces de la Louve!... un autre se serait imagine qu'elle a du suivre la lisiere du bois, comme d'habitude.... Mais il parait qu'elle se promene maintenant a droite et a gauche, les mains dans les poches, comme un bourgeois de Tubingue." Je faisais la sourde oreille, quand tout a coup je l'entendis s'exclamer de surprise; puis me regardant d'un oeil penetrant: "Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n'en dis! --Comment cela, Gedeon? --Oui, cette piste que j'aurais cherchee huit jours ... tu la trouves du premier coup. Ca n'est pas naturel! --Ou la vois-tu donc? --Eh! n'aie pas l'air de regarder a tes pieds!" Et m'indiquant au loin une trainee blanche a peine perceptible: "La voila!" Aussitot il prit le galop; je le suivis, et, deux minutes apres, nous mettions pied a terre: c'etait bien la trace de la Peste-Noire! "Je serais curieux de savoir, s'ecria Sperver en se croisant les bras, d'ou diable cette trace peut venir. --Que cela ne t'inquiete pas. --Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention a mes paroles ... je parle quelquefois en l'air. Le principal est de savoir ou la piste nous menera." Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige. J'etais tout oreilles; lui, tout attention. "La trace est fraiche, dit-il a la premiere inspection; elle est de cette nuit! C'est etrange, Fritz: pendant la derniere attaque du comte, la vieille rodait autour du Nideck." Puis, examinant avec plus de soin: "Elle est de trois a quatre heures du matin. --Comment le sais-tu? --L'empreinte est nette, il y a du gresil tout autour. La nuit derniere, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes: il tombait du gresil ... il n'y en a pas sur la trace; donc elle a ete faite depuis. --C'est juste, Sperver; mais elle peut avoir ete faite beaucoup plus tard: a huit ou neuf heures, par exemple. --Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de brouillard qu'au petit jour.... La vieille est passee depuis le gresil ... avant le verglas ... de trois a quatre heures du matin." J'etais emerveille de la perspicacite de Sperver. Il se releva, frappant ses mains l'une contre l'autre, pour en detacher la neige, et, me regardant d'un air reveur, il ajouta, comme se parlant a lui-meme: "Mettons, au plus tard, cinq heures du matin.... Il est bien midi, n'est-ce pas, Fritz? --Midi moins un quart. --Bon! la vieille a sept heures d'avance sur nous. Il nous faudra suivre, pas a pas, tout le chemin qu'elle a fait... A cheval, nous pouvons la gagner d'une heure sur deux; et, suppose qu'elle marche toujours, a sept ou huit heures du soir, nous la tenons... En route, Fritz, en route!" Nous repartimes, suivant les traces... Elles nous guidaient droit vers la montagne. Tout en galopant, Sperver me disait: "Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fut entree dans un trou, quelque part, ou qu'elle se fut reposee une heure ou deux, nous pourrions la tenir avant la fin du jour. --Esperons-le, Gedeon. --Oh!! n'y compte pas ... n'y compte pas. La vieille Louve est toujours en route ... elle est infatigable ... elle balaye tous les chemins creux du Schwartz-Wald.... Enfin, il ne faut pas se flatter de chimeres.... Si, par hasard, elle s'est arretee ... tant mieux ... nous en serons plus contents ... et si elle a marche toujours ... eh bien! nous ne serons pas decourages!... Allons, un temps de galop ... hop! hop!... Fox!" C'est une etrange situation que celle de l'homme a la chasse de son semblable; car, apres tout, cette malheureuse etait notre semblable; elle etait douee comme nous d'une ame immortelle; elle sentait, pensait, reflechissait comme nous; il est vrai que des instincts pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu'un grand mystere planait sur sa destinee. La vie errante avait sans doute oblitere chez elle le sens moral, et meme efface le caractere humain; mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit d'exercer sur elle le despotisme de l'homme sur la brute. Et pourtant, une ardeur sauvage nous entrainait a sa poursuite; moi-meme, je sentais bouillonner mon sang, j'etais determine a ne reculer devant aucun moyen, pour m'emparer de cet etre bizarre. La chasse au loup, au sanglier, ne m'aurait pas inspire la meme exaltation! La neige volait derriere nous, et quelquefois des fragments de glace, enleves par le fer comme a l'emporte-piece, sifflaient a nos oreilles. Sperver, tantot le nez en l'air, sa grande moustache rousse au vent ... tantot son oeil gris sur la piste, me rappelait ces fameux Baskirs, que j'avais vus traverser l'Allemagne dans mon enfance, et son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la criniere developpee, le corsage svelte comme un levrier, completait l'illusion. Lieverle, dans son enthousiasme, bondissait parfois a la hauteur de nos chevaux, et je ne pouvais m'empecher de fremir, en songeant a sa rencontre avec la Peste: il etait capable de la mettre en pieces, avant qu'elle eut le temps de jeter un cri. Du reste, la vieille nous donnait terriblement a courir. Sur chaque colline, elle avait fait un crochet, a chaque monticule nous trouvions une fausse trace. "Encore ici, criait Sperver, ce n'est rien ... on voit de loin; mais dans le bois, ce sera bien autre chose.... C'est la qu'il faudra ouvrir l'oeil!... Vois-tu, la maudite bete, comme elle sait fausser la piste!... La voila qui s'est amusee a balayer ses pas ... et puis, sur cette hauteur exposee au vent, elle s'est glissee jusqu'au ruisseau ... elle l'a suivi dans le cresson pour gagner le coin des bruyeres.... Sans ces deux pas-ci, elle nous devoyait pour sur!" Nous venions d'atteindre la lisiere d'un bois de sapins. La neige, dans ces sortes de forets, ne depasse jamais l'envergure des rameaux. C'etait un passage difficile. Sperver mit pied a terre pour mieux y voir, et me fit placer a sa gauche, afin d'eviter mon ombre. Il y avait la de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l'empreinte. Aussi, n'etait-ce que dans les espaces libres, ou la neige etait tombee, que Sperver retrouvait le fil de la trace. Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d'arbres. Le vieux braconnier s'en rongeait la moustache, et son grand nez formait un demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot, il m'interrompait brusquement et s'ecriait: "Ne parle pas, ca me trouble!" Enfin nous redescendimes dans un vallon a gauche, et Gedeon, m'indiquant les pas de la Louve, au versant des bruyeres: "Ceci, vieux, dit-il, n'est pas une fausse sortie, nous pouvons la suivre en toute confiance. --Pourquoi? --Parce que la Peste a l'habitude, dans toutes ses contre-marches, de faire trois pas de cote, puis de revenir sur ses brisees, d'en faire cinq ou six de l'autre, et de sauter brusquement dans une eclaircie.... Mais, quand elle se croit bien couverte, elle debusque sans s'inquieter des feintes.... Tiens, que t'ai-je dit?... Elle bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier ... il ne sera pas difficile de suivre sa voie.... C'est egal, mettons-la toujours entre nous, et allumons une pipe." Nous fimes halte, et le brave homme, dont la figure commencait a s'animer, me regardant avec enthousiasme, s'ecria: "Fritz, ceci peut etre un des plus beaux jours de ma vie! Si nous prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles sur la croupe de Fox. Une seule chose m'ennuie. --Quoi? --C'est d'avoir oublie ma trompe.... J'aurais voulu sonner la rentree en approchant du Nideck. Ha! ha! ha!" Il alluma son troncon de pipe, et nous repartimes. Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente tellement roide, qu'il nous fallut plusieurs fois mettre pied a terre et conduire nos chevaux par la bride. "La voila qui tourne a droite, me dit Sperver; de ce cote-la les montagnes sont a pic; l'un de nous sera peut-etre force de tenir les chevaux en main, tandis que l'autre grimpera pour rabattre. C'est le diable! on dirait que le jour baisse!" Le paysage acquerait alors une ampleur grandiose; d'enormes roches grises, chargees de glacons, elevaient de loin en loin leurs pointes anguleuses, comme des ecueils au-dessus d'un ocean de neige. Rien de melancolique comme le spectacle de l'hiver dans les hautes montagnes: les cretes, les ravins, les arbres depouilles, les bruyeres scintillantes de givre, prennent a vos regards un caractere d'abandon et de tristesse indicible... Et le silence,--si profond que vous entendez une feuille glisser sur la neige durcie, une brindille se detacher de l'arbre,--le silence vous pese, il vous donne l'idee incommensurable du neant!... Que l'homme est peu de chose! Deux hivers consecutifs ... et la vie est balayee de la terre. Par instants l'un de nous eprouvait le besoin d'elever la voix ... c'etait une parole insignifiante: "Ah! nous arriverons!... Quel froid de loup!..." Ou bien: "He! Lieverle... tu baisses l'oreille." Tout cela pour s'entendre soi-meme, pour se dire: "Oh! je me porte bien ... hum! hum!" Malheureusement, Fox et Reppel commencaient a se fatiguer; ils enfoncaient jusqu'au poitrail et ne hennissaient plus comme au depart. Et puis les defiles inextricables du Schwartz-Wald se prolongent indefiniment. La vieille aimait ces solitudes: ici elle avait fait le tour d'une hutte de charbonnier abandonnee, plus loin elle avait arrache des racines qui croissent sur les roches moussues ... ailleurs elle s'etait assise au pied d'un arbre, et cela recemment, il y avait tout au plus deux heures, car les traces etaient fraiches; aussi notre espoir et notre ardeur s'en redoublaient... Mais le jour baissait a vue d'oeil! Chose etrange, depuis notre depart du Nideck, nous n'avions rencontre ni bucherons, ni charbonniers, ni segares.... Dans cette saison, la solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de l'Amerique du Nord. A cinq heures, la nuit etait venue; Sperver fit halte, et me dit: "Mon pauvre Fritz, nous sommes partis deux heures trop tard.... La Louve a trop d'avance sur nous! Avant dix minutes, il va faire noir sous les arbres comme dans un four.... Ce qu'il y a de plus simple, c'est de gagner la Roche-Creuse, a vingt minutes d'ici, d'allumer un bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Des que la lune se levera, nous reprendrons la piste, et si la vieille n'est pas le diable en personne, il y a dix a parier contre un, que nous la trouverons morte de froid, au pied d'un arbre, car il est impossible qu'une creature humaine puisse supporter de telles fatigues, par un temps comme celui-ci.... Sebalt lui-meme, qui est le premier marcheur du Schwartz-Wald, n'y resisterait pas!... Voyons, Fritz, qu'en penses-tu? --Je pense qu'il faudrait etre fou pour agir autrement ... et d'abord je ne me sens plus de faim. --Eh bien donc, en route!" Il prit les devants et s'engagea dans une gorge etroite, entre deux lignes de rochers a pic. Les sapins croisaient leurs branches au-dessus de nos tetes... Sous nos pieds coulait un torrent presque a sec, et, de loin en loin, quelque rayon egare dans ces profondeurs faisait miroiter le flot terne comme du plomb. L'obscurite devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel. Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des retentissements bizarres, comme des eclats de rire de Macaques.... Les echos des rochers repetaient coup sur coup, et, dans le lointain, un point bleu semblait grandir a notre approche:--c'etait l'issue de la gorge. "Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la Tunkelbach. C'est le defile le plus sauvage de tout le Schwartz-Wald; il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu'on appelle _la Marmite du Grand Gueulard._ Au printemps, a l'epoque de la fonte des neiges, la Tunkelbach vomit la dedans toutes ses entrailles, d'une hauteur de deux cents pieds. C'est un tapage epouvantable. Les eaux jaillissent et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois meme elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse ... mais a cette heure, elle doit etre seche comme une poire a poudre, et nous pourrons y faire un bon feu." Tout en ecoutant Gedeon, je considerais ce sombre defile, et je me disais que l'instinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du ciel, loin de tout ce qui egaie l'ame ... que cet instinct tient du remords. En effet, les etres qui vivent en plein soleil: la chevre debout sur son rocher pointu, le cheval emporte dans la plaine, le chien qui s'ebat pres de son maitre, l'oiseau qui se baigne en pleine lumiere ... tous respirent la joie, le bonheur ... ils saluent le jour de leurs danses et de leurs cris d'enthousiasme.... Et le chevreuil qui brame a l'ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a quelque chose de poetique comme l'asile qu'il prefere ... le sanglier, quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impenetrables ou il s'enfonce ... l'aigle, de fier, d'altier comme ses rochers a pic ... le lion, de majestueux comme les voutes grandioses de sa caverne ... mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les tenebres ... la peur les accompagne; cela ressemble au remords! Je revais encore a ces choses, et je sentais deja l'air vif me frapper au visage,--car nous approchions de l'issue de la gorge,--quand tout a coup un reflet rougeatre passa sur la roche a cent pieds au-dessus de nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les guirlandes de givre. "Ha! fit Sperver d'une voix etouffes, nous tenons la vieille!" Mon coeur bondit; nous etions presses l'un contre l'autre. Le chien grondait sourdement. "Est-ce qu'elle ne peut pas s'echapper? demandai-je tout bas. --Non, elle est prise comme un rat dans une ratiere ... _la Marmite du Grand Gueulard_ n'a pas d'autre issue que celle-ci, et, tout autour, les rochers ont deux cents pieds de haut.... Ha! Ha! je te tiens, vieille scelerate!" Il mit pied a terre dans l'eau glacee, me donnant la bride de son cheval a tenir.... Un tremblement me saisit.... J'entendis dans le silence le tic tac rapide d'une carabine qu'on arme. Ce petit bruit strident me passa par tous les nerfs. "Sperver, que vas-tu faire? --Ne crains rien ... c'est pour l'effrayer. --A la bonne heure! mais, pas de sang! rappelle-toi ce que je t'ai dit: "La balle qui frapperait la Peste, tuerait egalement le comte!" --Sois tranquille." Il s'eloigna sans m'ecouter davantage. J'entendis le clapotement de ses pieds dans l'eau, puis je vis sa haute taille debout a l'issue de la gorge, noire sur le fond bleuatre. Il resta bien cinq minutes immobile. Moi, penche, attentif, je regardais, m'approchant tout doucement. Comme il se retournait, je n'etais plus qu'a trois pas. "Chut! fit-il d'un air mysterieux.... Regarde!" Au fond de l'anse, taillee a pic comme une carriere dans la montagne, je vis un beau feu derouler ses spirales d'or a la voute d'une caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu'a son costume je reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic. Il etait immobile, le front dans les mains, et semblait reflechir. Derriere lui, une forme noire gisait etendue sur le sol, et, plus loin, son cheval a demi perdu dans l'ombre nous regardait l'oeil fixe, l'oreille droite, les naseaux tout grands ouverts. Je restai stupefait: Comment le baron de Zimmer se trouvait-il a cette heure dans cette solitude?... Qu'y venait-il faire?... s'etait-il egare?... Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon esprit, et je ne savais a laquelle m'arreter, quand le cheval du baron se prit a hennir. A ce bruit, son maitre releva la tete: "Qu'as-tu donc, Donner?" dit-il. Puis, a son tour, il regarda dans notre direction, les yeux ecarquilles. Cette tete pale aux aretes saillantes, aux levres minces, aux grands sourcils noirs contractes, et creusant au milieu du front une longue ride perpendiculaire, m'aurait frappe d'admiration dans toute autre circonstance; mais alors un sentiment d'apprehension indefinissable s'etait empare de mon ame, et j'etais plein d'inquietude. Tout a coup le jeune homme s'ecria: "Qui va la? --Moi, Monseigneur, repondit aussitot Gedeon en s'avancant vers lui, moi ... Sperver, le piqueur du comte de Nideck!..." Un eclair traversa le regard du baron, mais pas un muscle de sa figure ne tressaillit. Il se leva, ramenant d'un geste sa pelisse sur ses epaules. J'attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement a hurler d'une facon lamentable. Qui n'est sujet a des craintes superstitieuses? Aux plaintes de Lieverle, j'eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps. Sperver et le baron se trouvaient a cinquante pas l'un de l'autre: le premier, immobile au milieu de l'anse, la carabine sur l'epaule; le second, debout sur la plate-forme exterieure de la caverne, la tete haute, l'oeil fier et nous dominant du regard. "Que voulez-vous? dit le jeune homme d'un accent agressif. --Nous cherchons une femme, repondit le vieux braconnier, une femme qui vient tous les ans roder autour du Nideck, et nous avons l'ordre de l'arreter! --A-t-elle vole? --Non. --A-t-elle tue? --Non, Monseigneur. --Alors que lui voulez-vous? De quel droit la poursuivez-vous?" Sperver se redressa et fixant ses yeux gris sur le baron: "Et vous, de quel droit l'avez-vous prise? fit-il avec un sourire bizarre, car elle est la ... je la vois au fond de la caverne... De quel droit mettez-vous la main dans nos affaires?... Ne savez-vous pas que nous sommes ici sur les terres du Nideck ... et que nous avons droit de haute et basse justice?" Le jeune homme palit, et d'un ton rude: "Je n'ai pas de comptes a vous rendre, dit-il. --Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de conciliation. J'agis au nom du seigneur Yeri-Hans, je suis dans mon droit, et vous me repondez mal, --Votre droit?... fit le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez pas de votre droit... Vous me forceriez a vous dire le mien!... --Eh bien! dites-le! s'ecria le vieux braconnier, dont le grand nez se courbait de colere. --Non, repondit le baron, je ne vous dirai rien, et vous n'entrerez pas! --C'est ce que nous allons voir!" fit Sperver en avancant vers la caverne. Le jeune homme tira son couteau de chasse... Alors, moi, voyant cela, je voulus m'elancer entre eux. Malheureusement, le chien que je tenais en laisse m'echappa d'une secousse et m'etendit a terre. Je crus le baron perdu; mais, au meme instant, un cri sauvage partit du fond de la caverne, et, comme je me relevais, j'apercus la vieille debout devant la flamme, les vetements en lambeaux, la tete rejetee en arriere, les cheveux flottants sur les epaules; elle levait au ciel ses longs bras maigres et poussait des hurlements lugubres, comme la plainte du loup par les froides nuits d'hiver, quand la faim lui tord les entrailles. Je n'ai rien vu de ma vie d'aussi epouvantable ... Sperver, immobile, l'oeil fixe, la bouche entr'ouverte, semblait petrifie. Le chien lui-meme, a cette apparition inattendue, s'etait arrete quelques secondes ... mais courbant tout a coup son echine herissee de colore, il reprit sa course avec un grondement d'impatience qui me fit fremir. La plate-forme de la caverne se trouvait a huit ou dix pieds du sol, sans cela il l'eut atteinte du premier bond. Je l'entends encore franchir les broussailles couvertes de givre.... Je vois le baron se jeter devant la vieille, en criant d'une voix dechirante: "Ma mere!... " Puis le chien reprendre un dernier elan, et Sperver, rapide comme l'eclair, le mettre en joue et le foudroyer aux pieds du jeune homme. Cela s'etait passe dans une seconde. Le gouffre s'etait illumine, et les echos lointains se renvoyaient l'explosion dans leurs profondeurs infinies. Le silence parut ensuite grandir, comme les tenebres apres l'eclair. Quand la fumee de la poudre se fut dissipee, j'apercus Lieverle gisant a la base du roc ... et la vieille evanouie dans les bras du jeune homme. Sperver, pale, regardant le baron d'un oeil sombre, laissait tomber la crosse de sa carabine a terre, la face contractee et les yeux a demi fermes d'indignation. "Seigneur de Blouderic, dit-il, la main etendue vers la caverne, je viens de tuer mon meilleur ami, pour sauver cette femme ... votre mere!... Rendez graces au ciel que sa destinee soit liee a celle du comte.... Emmenez-la!... Emmenez-la!... et qu'elle ne revienne plus ... car je ne repondrais pas du vieux Sperver!..." Puis, jetant un coup d'oeil sur le chien: "Mon pauvre Lieverle!... s'ecria-t-il d'une voix dechirante. Ah! voila donc ce qui m'attendait ici.... Viens, Fritz ... partons ... sauvons-nous ... Je serais capable de faire un malheur!..." Et saisissant Fox par la criniere, il voulut se mettre en selle; mais, tout a coup le coeur lui creva, et laissant tomber sa tete sur l'epaule de son cheval, il se prit a sangloter comme un enfant. XIII Sperver venait de partir, emportant Lieverle dans son manteau. J'avais refuse de le suivre ... mon devoir, a moi, me retenait pres de la vieille.... Je ne pouvais abandonner cette malheureuse sans manquer a ma conscience. D'ailleurs, il faut bien le dire, j'etais curieux de voir de pres cet etre bizarre; aussi le piqueur avait a peine disparu dans les tenebres du defile, que je gravissais deja le sentier de la caverne. La m'attendait un spectacle etrange. Sur un grand manteau de fourrure rousse double de vert, etait etendue la vieille dans sa longue robe pourpre, les mains crispees sur sa poitrine ... une fleche d'or dans ses cheveux gris. Je vivrais mille ans que l'image de cette femme ne s'effacerait pas de mon esprit; cette tete de vautour agitee par les derniers tressaillements de la vie ... l'oeil fixe et la bouche entr'ouverte ... etait formidable a voir.... Telle devait etre a sa derniere heure la terrible reine Fredegonde. Le baron, a genoux pres d'elle, essayait de la ranimer, mais au premier coup d'oeil, je vis que la malheureuse etait perdue, et ce n'est pas sans un sentiment de pitie profonde, que je me baissai pour lui prendre le bras. --Ne touchez pas a madame! s'ecria le jeune homme d'un accent irrite; je vous le defends! --Je suis medecin, Monseigneur." Il m'observa quelques secondes en silence, puis se relevant: "Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il a voix basse.... Pardonnez-moi!" Il etait devenu tout pale ... ses levres tremblaient. Au bout d'un instant, il reprit: "Que pensez-vous? --C'est fini.... Elle est morte!" Alors, sans repondre un mot, il s'assit sur une large pierre, le front dans sa main, le coude sur le genou, l'oeil fixe, comme aneanti. Moi je m'accroupis pres du feu, regardant la flamme grimper a la voute de la caverne et projeter des lueurs de cuivre rouge sur la face rigide de la vieille. Nous etions la depuis une heure, immobiles comme deux statues, quand relevant tout a coup la tete, le baron me dit: "Monsieur, tout ceci me confond!... Voici ma mere ... depuis vingt-six ans je croyais la connaitre... et voila que tout un monde de mysteres et d'horreur s'ouvre devant mes yeux....--Vous etes medecin ... avez-vous jamais rien vu d'aussi epouvantable? --Monseigneur, lui repondis-je, le comte de Nideck est atteint d'une maladie qui offre un singulier caractere de ressemblance avec celle de madame votre mere... Si vous avez assez de confiance en moi pour me communiquer les faits dont vous avez du etre temoin, je vous confierai volontiers ceux qui sont a ma connaissance, car cet echange pourrait peut-etre m'offrir un moyen de sauver mon malade. --Volontiers, Monsieur," fit-il. Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic, appartenant a l'une des plus grandes familles de la Saxe, faisait chaque annee, vers l'automne, un voyage en Italie, accompagnee d'un vieux serviteur qui possedait seul toute sa confiance.... Que cet homme, etant sur le point de mourir, avait desire voir en particulier le fils de son ancien maitre, et qu'a cette heure supreme, tourmente sans doute par quelques remords, il avait dit au jeune homme que le voyage de sa mere en Italie n'etait qu'un pretexte pour se livrer a des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-meme ne connaissait pas le but, mais qui devaient avoir quelque chose d'epouvantable ... car la baronne en revenait extenuee, deguenillee, presque mourante, et qu'il lui fallait plusieurs semaines de repos, pour se remettre des fatigues horribles de ces quelques jours.--Voila ce que le vieux domestique avait raconte simplement au jeune baron, croyant accomplir en cela son devoir.--Le fils, voulant a tout prix savoir a quoi s'en tenir, avait verifie l'annee meme ce fait incomprehensible en suivant sa mere d'abord jusqu'a Baden.--Il l'avait vue ensuite s'enfoncer dans les gorges du Schwartz-Wald et l'avait suivie pour ainsi dire pas a pas.... Ces traces que Sebalt avait remarquees dans la montagne ... c'etaient les siennes. Quand le baron m'eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui cacher l'influence bizarre que l'apparition de la vieille exercait sur l'etat de sante du comte, ni les autres circonstances de ce drame. Nous demeurames tous deux confondus de la coincidence de ces faits, de l'attraction mysterieuse que ces etres exercaient l'un sur l'autre sans se connaitre, de l'action tragique qu'ils representaient a leur insu, de la connaissance que la vieille avait du chateau, de ses issues les plus secretes, sans l'avoir jamais vu precedemment, du costume qu'elle avait decouvert pour cette representation, et qui ne pouvait avoir ete pris qu'au fond de quelque retraite mysterieuse, que la lucidite magnetique seule lui avait revelee.... Enfin, nous demeurames d'accord que tout est epouvantement dans notre existence, et que le mystere de la mort est peut-etre le moindre des secrets que Dieu se reserve, quoiqu'il nous paraisse le plus important. Cependant, la nuit commencait a palir.... Au loin ... bien loin ... une chouette sonnait la retraite des tenebres, de cette voix etrange qui semble sortir d'un goulot de bouteille...--Bientot se fit entendre un hennissement dans les profondeurs du defile ... puis, aux premieres lueurs du jour, nous vimes apparaitre un traineau conduit parle domestique du baron....--Il etait couvert de paille et de literies....--On y chargea la vieille. Moi, je remontai sur mon cheval, qui ne paraissait pas fache de se degourdir les jambes, etant reste la moitie de la nuit les pieds sur la glace.--J'accompagnai le traineau jusqu'a la sortie du defile, et nous etant salues gravement, comme cela se pratique entre seigneurs et bourgeois, ils prirent a gauche vers Hirschland, et moi je me dirigeai vers les tours du Nideck. A neuf heures, j'etais en presence de mademoiselle Odile et je l'instruisais des evenements qui venaient de s'accomplir. M'etant rendu ensuite pres du comte, je le trouvai dans un etat fort satisfaisant.--Il eprouvait une grande faiblesse, bien naturelle apres les crises terribles qu'il venait de traverser, mais il avait repris possession de lui-meme et la fievre avait completement disparu depuis la veille au soir. Tout marchait vers une guerison prochaine. Quelques jours plus tard, voyant le vieux seigneur en pleine convalescence, je voulus retourner a Tubingue, mais il me pria si instamment de fixer mon sejour au Nideck et me fit des conditions tellement honnetes a tous egards, qu'il me fut impossible de me refuser a son desir. Je me souviendrai longtemps de la premiere chasse au sanglier que j'eus l'honneur de faire avec le comte, et surtout de la magnifique rentree aux flambeaux, apres avoir battu les neiges du Schwartz-Wald douze heures de suite sans quitter l'etrier...--Je venais de souper et je montais a la tour de Hugues brise de fatigue, quand passant devant la chambre de Sperver, dont la porte se trouvait entr'ouverte, des cris joyeux frapperent mes oreilles.... Je m'arretai, et le plus agreable spectacle s'offrit a mes regards: Autour de la table en chene massif, se pressaient vingt figures epanouies. Deux lampes de fer, suspendues a la voute, eclairaient toutes ces faces larges, carrees, bien portantes. Les verres s'entrechoquaient!... La, se trouvait Sperver avec son front osseux, ses moustaches humides, ses yeux etincelants et sa chevelure grise ebouriffee; il avait a sa droite Marie Lagoutte, a sa gauche Knapwurst ... une teinte rose colorait ses joues brunies au grand air, il levait l'antique hanap d'argent cisele, noirci par les siecles, et sur sa poitrine brillait la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portait le costume de chasse. C'etait une belle figure simple et joyeuse. Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son grand bonnet de tulle semblait prendre la volee; elle riait, tantot avec l'un, tantot avec l'autre. Quant a Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tete a la hauteur du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde enorme. Puis venait Tobie Offenloch, comme barbouille de lie de vin, tant il etait rouge; sa perruque au baton de sa chaise, sa jambe de bois en affut sous la table. Et, plus loin, la longue figure melancolique de Sebalt, qui riait tout bas en regardant au fond de son verre. Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les servantes; enfin tout ce petit monde qui vit et prospere autour des grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied du chene. Les yeux etaient voiles de douces larmes: la vigne du Seigneur pleurait d'attendrissement! Sur la table, un enorme jambon, a cercles pourpres concentriques, attirait d'abord les regards.... Puis venaient les longues bouteilles de vin du Rhin, eparses au milieu des plats fleuronnes, des pipes d'Ulm a chainette d'argent et des grands couteaux a lame luisante. La lumiere de la lampe repandait sur tout cela sa belle teinte couleur d'ambre, et laissait dans l'ombre les vieilles murailles grises, ou se roulaient en cercles d'or les trompes, les cors et les cornets de chasse du piqueur. Rien de plus original que ce tableau. La voute chantait. Sperver, comme je l'ai dit, levait le hanap; il entonnait l'air du burgrave Hatto-le-Noir: "Je suis le roi de ces montagnes!" tandis que la rosee vermeille du rudesheim tremblotait a chaque poil de ses moustaches. A mon aspect, il s'interrompit, et me tendant la main: "Fritz, dit-il, tu nous manquais.... Il y a longtemps que je ne me suis senti aussi heureux que ce soir.... Sois le bienvenu!" Comme je le regardais avec etonnement, car depuis la mort de Lieverle je ne me rappelais pas l'avoir vu sourire, il ajouta d'un air grave: "Nous celebrons le retablissement de Monseigneur..., et Knapwurst nous raconte des histoires!" Tout le monde s'etait retourne. Les plus joyeuses acclamations me saluerent. Je fus entraine par Sebalt, installe pres de Marie Lagoutte, et mis en possession d'un grand verre de Boheme, avant d'etre revenu de mon ebahissement. La vieille salle bourdonnait d'eclats de rire, et Sperver, m'entourant le cou de son bras gauche, la coupe haute, la figure severe comme tout brave coeur qui a un peu trop bu, s'ecriait: "Voila mon fils!... Lui et moi ... moi et lui ... jusqu'a la mort!... A la sante du docteur Fritz!..." Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre.... Marie Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet ... et Sebalt, droit devant sa chaise, grand et maigre comme l'ombre du Wildjaeger debout dans les hautes bruyeres, repetait: "A la sante du docteur Fritz!" pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et s'eparpillaient sur les dalles. Il y eut un moment de silence.... Tout le monde buvait.... Puis un seul choc: tous les verres touchaient la table a la fois. "Bravo!" s'ecria Sperver. Puis se tournant vers moi: "Fritz, dit-il, nous avons deja porte la sante du comte, et celle de mademoiselle Odile... Tu vas en faire autant!" Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle attentive. Alors, je devins grave a mon tour, et je trouvai tous les objets lumineux; les figures sortaient de l'ombre pour me regarder de plus pres: il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de laides; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et nous echangions ensemble de longs regards pleins de sympathie.: Sperver fredonnait et riait toujours. Tout a coup, posant la main sur la bosse du nain: "Silence! dit-il, voici Knapwurst, notre archiviste, qui va parler!... Cette bosse, voyez-vous, c'est l'echo de l'antique manoir du Nideck!" Le petit bossu, bien loin de se facher d'un tel compliment, regarda le piqueur avec attendrissement et dit: "Et toi, Sperver, tu es un de ces vieux reiters dont je vous ai raconte l'histoire!... Oui, tu as le bras, la moustache et le coeur d'un vieux reiter! Si celle fenetre s'ouvrait et que l'un d'eux, allongeant le bras du milieu des ombres, te tendit la main ... que dirais-tu? --Je lui serrerais la main et je lui dirais: "Camarade, viens t'asseoir avec nous. Le vin est aussi bon et les filles aussi jolies que du temps de Hugues.... Regarde!" Et Sperver montrait la brillante jeunesse qui riait autour de la table. Elles etaient bien jolies, les filles du Nideck: les unes rougissient de joie, d'autres levaient lentement leurs cils blonds voilant un regard d'azur, et je m'etonnais de n'avoir pas encore remarque ces roses blanches, epanouies sur les tourelles du vieux manoir. "Silence!... s'ecria Sperver pour la seconde fois. Notre ami Knapwurst va nous repeter la legende qu'il nous racontait tout a l'heure. --Pourquoi pas une autre? dit le bossu. --Celle-la me plait! --J'en sais de plus belles. --Knapwurst! fit le piqueur, en levant le doigt d'un air grave, j'ai des raisons pour entendre la meme; fais-la courte si tu veux. Elle dit bien des choses. Et toi, Fritz, ecoute!" "Le nain, a moitie gris, posa ses deux coudes sur la table, et les joues relevees sur les poings, les yeux a fleur de tete, il s'ecria d'une voix percante: "Eh bien donc! Bernard Hertzog rapporte que le burgrave Hugues, surnomme le Loup, etant devenu vieux, se couvrit du chaperon: c'etait un bonnet de mailles, qui emboitait tout le haume quand le chevalier combattait. Quand il voulait prendre l'air, il etait son casque, et se couvrait du bonnet. Alors, les lambrequins retombaient sur ses epaules." "Jusqu'a quatre-vingt-deux ans, Hugues n'avait pas quitte son armure, mais, a cet age, il respirait avec peine. "Il fit venir Otto de Burlach, son chapelain; Hugues, son fils aine; son second fils Barthold. et sa fille, _Berthe-la-Rousse, femme d'un chef saxon nomme Blonderic_, et leur dit: --"Votre mere la Louve, m'a prete sa griffe... son sang s'est mele au mien..... Il va renaitre par vous de siecle en siecle, et pleurer dans les neiges du Schwartz-Wald! Les uns diront: c'est la bise qui pleure! Les autres: c'est la chouette!... Mais ce sera votre sang, le mien, le sang de la Louve, qui m'a fait etrangler Edwige, ma premiere femme devant Dieu et la sainte Eglise.... Oui ... elle est morte par mes mains ... Que la Louve soit maudite! car il est ecrit: "JE POURSUIVRAI LE CRIME DU PERE DANS SES DESCENDANTS, JUSQU'A CE QUE JUSTICE SOIT FAITE!"-- "Et le vieux Hugues mourut. "Or, depuis ce temps-la, la bise pleure, la chouette crie, et les voyageurs errant la nuit ne savent pas que c'est le sang de la Louve qui pleure ... lequel renait, dit Hertzog, et renaitra de siecle en siecle, jusqu'au jour ou la premiere femme de Hugues, Edwige-la-Blonde, apparaitra sous la forme d'un ange au Nideck, pour consoler et pardonner!..." Sperver, se levant alors, detacha l'une des lampes de la torchere, et demanda les clefs de la bibliotheque a Knapwurst stupefait. Il me fit signe de le suivre. Nous traversames rapidement la grande galerie sombre, puis la halle d'armes, et bientot la salle des archives apparut au bout de l'immense corridor. Tous les bruits avaient cesse: on eut dit unchateau desert. Parfois, je tournais la tete, et je voyais alors nos deux ombres se prolongeant a l'infini, glisser comme des fantomes sur les hautes tentures, et se tordre en contorsions bizarres.... J'etais emu, j'avais peur! Sperver ouvrit brusquement la vieille porte de chene, et, la torche haute, les cheveux ebouriffes, la face pale, il entra le premier. Arrive devant le portrait d'Edwige, dont la ressemblance avec la jeune comtesse m'avait frappe lors de notre premiere visite a la bibliotheque, il s'arreta et me dit d'un air solennel: "Voici celle qui doit revenir pour consoler et pardonner!... Eh bien! elle est revenue!... Dans ce moment, elle est en bas, pres du vieux.... Regarde, Fritz, la reconnais-tu?... c'est Odile!..." Puis, se tournant vers le portrait de la seconde femme de Hugues: "Quant a celle-la, reprit-il, c'est Huldine-la-Louve.... Pendant mille ans, elle a pleure dans les gorges du Schwartz-Wald ... et c'est elle qui est cause de la mort de mon pauvre Lieverle ... mais desormais les comtes du Nideck peuvent dormir tranquilles, _car justice est faite ... et le bon ange de la famille est de retour!_" POURQUOI HUNEBOURG NE PUT PAS RENDU I Le fort de Hunebourg, taille dans le roc a la cime d'un pic escarpe, domine toute cette branche secondaire des Vosges qui separe la Meurthe, la Moselle et la Baviere rhenane du bassin d'Alsace. En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait a Jean-Pierre Noel, ex-sergent-major aux fusiliers de la garde, ampute de la jambe gauche a Bautzen et decore sur le champ de bataille. Ce digne commandant etait un homme de cinq pieds deux pouces, tres-large des epaules et tres-court sur jambes. Il avait une jolie petite bedaine, de bonnes grosses levres sensuelles, de grands yeux gris pleins d'energie, de larges sourcils touffus, et le nez le plus magnifiquement fleuronne de toute la chaine des Vosges. Un chapeau a claque, l'habit d'ordonnance a longues basques, la culotte bleue, le gilet ecarlate, les souliers a boucles d'argent, composaient sa tenue invariable. Au moral, le commandant Noel aimait a rire. Il aimait aussi le bourgogne "pelure d'oignon," le filet de chevreuil, le coq de bruyeres truffe, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et generalement toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses enfants. Quant au Champagne frappe, l'honnete Jean-Pierre n'en parlait qu'avec le plus grand respect; mais la verite me force a dire que le bordeaux partageait,--avec les andouilles cuites dans leur jus,--ses plus cheres sympathies. Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de veterans, la plupart secs et maigres comme des rables, portant de longues capotes grises et prisant du tabac de contrebande. On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l'abime, se dessecher au soleil; l'aspect du ciel bleu, de l'horizon bleu, ainsi que l'eau claire de la citerne, avaient imprime sur leurs fronts le sceau d'une incurable melancolie. Il y avait aussi deux sous-officiers envoyes a Hunebourg pour se reposer de leurs fatigues; l'un s'appelait Cousin, l'autre Farges; c'etaient deux jeunes gens de bonne famille.... Une vocation irresistible les avait entraines vers la carriere des armes, et la gloire s'etait naturellement fait un plaisir de les couvrir de lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures, et c'est a cette particularite qu'ils devaient l'honneur de servir sous les ordres de Jean-Pierre. Du reste, ces deux jeunes heros supportaient bravement les injustices de la fortune: ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes, et se racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres. Telle etait l'existence pleine de variete des habitants de Hunebourg, lorsque le 26 juin 1815, vers quatre heures de l'apres-midi, le commandant Jean-Pierre donna tout a coup l'ordre de battre le rappel et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite dans la cour de la caserne, son grand chapeau a claque sur l'oreille, ses longues moustaches retroussees et la main droite dans son gilet. "Mes enfants, s'ecria-t-il en s'arretant devant le front des troupes, vous etes dans le chemin de l'honneur et de la gloire. Allez toujours, et vous arriverez, c'est moi qui vous le predis! Je recois a l'instant du general Rapp, commandant le cinquieme corps, une depeche qui m'informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois et Wurtembergeois, sous les ordres du generalissime prince de Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin a Oppenheim. Le haut Palatinat est envahi ... L'ennemi n'est plus qu'a trois journees de marche ... Il parait meme que les cosaques ont deja pousse des reconnaissances jusque dans nos montagnes:--Nous allons nous regarder dans le blanc des yeux!... "Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi ... Nous ferons sauter la boutique plutot que de nous rendre, cela va sans dire; mais en attendant il s'agit d'approvisionner la place.... Pas de rations, pas de soldats... les moyens d'existence avant tout ... c'est mon principe! Sergent Farges, vous allez vous vendre, avec trente hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, a trois lieues du fort ... a Hazebrueck, Wechenbach, Rosenheim, etc.... Vous ferez main basse sur le betail, sur les comestibles, sur toutes les substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la garnison. Vous mettrez en requisition toutes les charrettes pour le transport des vivres, ainsi que les chevaux, les anes, les boeufs. Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront!--Des que le convoi sera forme, vous regagnerez la place, en suivant autant que possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le betail avec ordre et discipline, ayant toujours bien soin qu'aucune bete ne s'ecarte ... ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de cosaques cherche a vous envelopper, vous ne lacherez pas prise ... au contraire ... une partie de l'escorte leur fera face, et l'autre poussera le troupeau sous les canons du fort. De cette maniere, ceux d'entre vous qui seront tues, auront la consolation de penser que les autres se portent bien, et qu'ils conservent des vivres pour soutenir le siege. On admirera leur conduite de siecle en siecle, et la posterite dira d'eux: "Jacques, Andre, Joseph, etaient des braves!..." Des cris frenetiques de: "Vive l'empereur! vive le commandant!" accueillirent cette harangue.--Le tambour battit; Farges tira majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et commanda le depart. Les veterans, pleins d'ardeur, partirent du pied gauche, et Jean-Pierre Noel, les bras croises sur la poitrine et la jambe de bois en avant, les suivit du regard jusqu'a ce qu'ils eussent disparu derriere l'esplanade. II La petite troupe de Farges s'avancait a travers les immenses forets de Homberg, le mousquet sur l'epaule, l'oeil au guet, l'oreille au vent, comme il convient a de braves militaires, qui ne se soucient pas de laisser leur peau sous le bec crochu des chouettes. Tous etaient animes du plus vif enthousiasme; d'abord, parce, qu'il est toujours agreable de faire ses provisions chez les autres, d'ouvrir les armoires, de decrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles, de mettre les tonneaux en perce, d'explorer la cave, le grenier, la cuisine. Quel que soit votre temperament, sanguin, nerveux ou meme lymphatique, ces choses-la font toujours plaisir.... Et puis les Francais aiment la guerre: rien que l'espoir d'une bataille leur fouette le sang; ils chantent, ils sifflent, ils se sentent tout joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des lievres, la giberne au dos, la brelle sur la hanche. C'etait plaisir de les voir s'enfoncer sous les longues avenues de chenes et de hetres ... se perdre dans les ombres ... paraitre et disparaitre au fond des ravins ... s'accrocher aux broussailles ... et gravir les rochers avec une dexterite merveilleuse. Farges marchait a l'arriere-garde de sa colonne, en compagnie du caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiffe d'un immense chapeau a cornes et vetu d'une grande capote grise. Sa taille large et carree promettait une vigueur extraordinaire; ses traits fortement accuses, ses favorisroux, le froncement continuel de ses sourcils lui donnaient un air dur et farouche. Une longue cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa levre superieure, laissant a decouvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour a travers d'epaisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux defenses d'un vieux sanglier. Pour comble d'agrement, ce personnage fumait un troncon de pipe, et des bouffees de tabac s'echappaient par toutes les crevasses de sa joue, depuis l'oreille jusqu'aux levres: Benoit Lombard avait vingt-neuf ans de service, trente-deux campagnes et dix-huit blessures.... Aussi, grace a sa bravoure et au concours heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal. "Eh bien! Lombard, dit tout a coup Farges en allongeant le pas, que pensez-vous de notre expedition? Croyez-vous qu'elle reussisse? --Je pense, repondit le caporal avec un sourire qui dechaussa completement un cote de sa machoire, je pense que si ces gueux de paysans se doutaient de ce qui leur pend a l'oeil, ils auraient bientot evacue leur betail.... Alors, bonsoir la compagnie.... Je connais ca, servent.... En Espagne, il n'y avait qu'un moyen de les attraper.... --Quel moyen, Lombard? --Nous les attendions dans leurs villages ... entre quatre murs ... ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain ... car, voyez-vous, sergent ... il faut un four pour cuire du pain.... Alors nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions ... tout doucement ... vous comprenez.... --Oui, caporal, mais nous ne sommes pas en pays ennemi.... --Voila justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe.... Il faut les surprendre agreablement ... empoigner tout ... sans leur faire de mal ... mais c'est difficile, sergent, c'est difficile.... --Comment ca, Lombard? --D'abord, le paysan est malin; il tient a garder ce qu'il a, sans s'inquieter de l'honneur de la patrie.... Ensuite, depuis 1814, il se defie de nous.... --Vous croyez? dit Farges d'un air de doute. --Sergent, prenez garde a ce que je vous dis.... Les paysans ne sont pas betes! Ils se rappellent que l'annee derniere nous avons fait un tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sur qu'en apprenant l'invasion, la premiere chose qu'ils vont faire, ce sera d'aller cacher leurs bestiaux dans les forets." Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boisees du Homberg. Il etait alors environ huit heures, le jour baissait a vue d'oeil, et les hautes grives, perchees sur le bouton des sapins, s'appelaient l'une l'autre, avant de plonger dans l'epaisseur des bois. Lorsque la tete de colonne deboucha sur le plateau du Rothfels, tout couvert de buissons et de sapinettes impenetrables, la nuit etait tellement noire, qu'on pouvait a peine distinguer le sentier. Farges ordonna de faire halte. "Je ne vois pas d'inconvenient, dit-il, a ce que chacun fume sa pipe et se livre a ses opinions individuelles ... mais sous les autres rapports: motus! Il s'agit de nous remettre en voute quand la lune se levera." Apres cette improvisation, deux sentinelles furent placees, l'une du cote de la gorge, l'autre sur le versant de la montagne dominant une longue file de rochers a pic. Les veterans, extenues de fatigue, s'etendirent voluptueusement sur la mousse, au milieu des genets en fleur, tandis que Farges et Lombard, gravement assis au pied d'un arbre et le fusil entre les jambes, discutaient leur plan d'attaque. III Or, la lune commencait a poindre derriere les sapins de l'Oxenleier, et Farges songeait a donner le signal du depart, lorsqu'une clameur confuse monta subitement des profondeurs de la vallee. Le sergent se leva tout surpris et regarda Lombard; celui-ci, rapide comme la pensee, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied d'un arbre. A le voir, immobile au milieu des tenebres, retenant son haleine pour saisir le moindre murmure, on eut dit un vieux loup a l'affut. Cependant nul autre bruit que le vague fremissement du feuillage ne se faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu'ils avaient percu d'abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C'etait le roulement confus que produit la marche d'un troupeau, accompagne des sons champetres d'une trompe d'ecorce. Le caporal se releva lentement ... un eclat de rire etouffe fendait sa bouche jusqu'aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l'ombre: "Nous les tenons! dit-il ... he! he! he! nous les tenons! --Qui ca? --Les paysans, morbleu!... ils arrivent...." Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque a quatre pattes entre les broussailles. On vit les veterans se dresser un a un, saisir leurs fusils et disparaitre derriere les sapins. Les sentinelles imiterent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourre. La petite troupe se tenait cachee depuis un quart d'heure, lorsque trois montagnards parurent au fond des pales clairieres. Ils gravissaient le ravin a pas lents. Quand ils eurent atteint la roche plate, ils s'arreterent pour respirer et reprendre la suite d'une conversation interrompue. Lombard put alors les examiner a son aise. Le premier etait grand et maigre; il avait une capote de ratine noire usee jusqu'a la corde, de longues jambes seches comme des fuseaux, un immense parapluie sous le bras gauche, des souliers ronds a boucles de cuivre, un tricorne pittoresque pose sur l'occiput, et le profil d'un veau qui tette: le caporal jugea que ce devait etre quelque maire du voisinage. Le second, egalement coiffe d'un tricorne, faisait face a Lombard, et la lune eclairait en plein sa figure fine et astucieuse: son nez pointu, ses yeux petits et vifs, ses levres sarcastiques et tout l'ensemble de sa personne, annoncaient quelque diplomate de village que des circonstances malheureuses avaient empeche d'atteindre au faite de la gloire; il portait un grand habit de peluche verte a larges manches retroussees jusqu'aux coudes, et taille sur le patron du dernier siecle; ses cheveux d'un roux ardent tombaient jusque sur ses epaules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque; il affectait un air doctoral, mais ses gestes rapides deroutaient a chaque minute ses pretentions a la gravite. Le troisieme etait tout bonnement un patre de la montagne, vetu de la rouliere bleue, du pantalon de toile grise et coiffe du bonnet de coton lorrain; il tenait d'une main sa trompe d'ecorce, et de l'autre un enorme baton ferre. "Monsieur le maire, dit le petit homme roux au grand maigre, vous avez tort de vous chagriner.... Il vaut mieux tenir que courir.... Nos bestiaux sont bien a nous, je pense; nous les avons achetes et payes. --Ca, c'est sur, Daniel, c'est sur ... a beaux deniers comptants ... mais que veux-tu, mon garcon, c'est si agreable de s'entendre appeler "monsieur le maire," gros comme le bras ... de se voir tirer le chapeau jusqu'aux souliers.... Voila tantot six ans que Petrus Schmitt _reluque_ ma place et.... --Eh bien!... eh bien!... votre place, elle est a vous, il ne l'aura pas, votre place. --Ca depend, Daniel, il pourra dire que j'ai emmene les bestiaux du village pour empecher la garnison d'avoir des vivres ... et pour la faire perir de famine.... --Ah bah! vous n'y etes pas.... Ecoutez, monsieur le maire.... Si le roi,--ici le petit homme souleva son chapeau d'un geste respectueux, --si notre bon roi revient, vous direz: "J'ai sauve les bestiaux du village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir ... et qu'elle rende la place aux armees de notre bon roi Louis!..." Alors, monsieur le prefet dira: " Oh! le brave homme ... le brave homme ... qui aime l'honneur de son vrai maitre!" On vous enverra la croix ... voila ... c'est sur! --La croix, Daniel?... la croix avec la pension? --Je crois bien ... avec la pension... --Oui ... mais,--balbutia le maire,--si ... si l'autre enfonce notre bon roi ... notre vrai roi ... notre.... --Halte! halte-la ... monsieur le maire, il sera roi pour de vrai, s'il est le plus fort ... mais si notre grand empereur enfonce les ennemis de la patrie.... Eh bien, vous direz: "J'ai sauve les bestiaux du village, pour que les kaiserlicks... les Cosaques ne puissent pas les avoir!..." Alors le prefet du grand empereur,--nouveau salut,--dira: "Oh! le bon maire ... l'honnete citoyen ... il faut lui envoyer la croix!" Et ca fait que vous aurez toujours la croix, et que nous garderons nos bestiaux." Lombard se rongeait les moustaches; il eut grand'peine a ne pas lancer un coup de baionnette au diplomate, mais la certitude de ne rien perdre pour attendre lui fit maitriser sa colere. "Tu as raison, Daniel ... je vois que tu as raison, reprit le grand maigre d'un air convaincu.... Pourquoi est-ce que je n'attraperais pas la croix tout comme un autre ... puisque je sauve les bestiaux de la commune. --Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d'un qui ne l'a pas gagnee autant que vous ... et c'est le Schmitt qui sera vexe!.... --He! he! he! il aura un bec comme ca, fit le maire, en appliquant la pomme de son parapluie au bout de son nez. --Bien sur, monsieur le maire, bien sur.... Mais reste a savoir ou nous allons conduire les bestiaux.... Il faudrait un endroit ... un endroit bien couvert, garni de roches, avec un paturage au fond pour laisser paitre les betes ... un endroit ou le diable ne pourrait pas aller sans connaitre le chemin ... Tenez, par comparaison ... le precipice de la Saliere ... c'est noir ... c'est lointain ... les grands arbres pendent tout autour; quarante boeufs se promeneraient la dedans sans se gener ... il n'y a qu'un petit sentier pour descendre, et l'eau ne manque point. --Bien trouve, Daniel, bien trouve.... Va pour la Saliere. --Alors, en route!.... en route!.... s'ecria le petit homme en se tournant vers le patre. Gotlieb ... appelle les betes.... Hue!.... hue!.... pas de temps a perdre.... Ces vauriens de Hunebourg ont deja pris la clef des champs ... mais ils trouveront les oiseaux deniches.... Hue!" Le patre, s'avancant alors a la pointe de la roche, emboucha sa trompe.... Ces notes douces et plaintives planerent un instant sur la vallee silencieuse, et descendirent d'echos en echos.... Une autre y repondit de l'abime.... Le troupeau se remit en marche, et l'on entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du defile. Tout a coup, deux boeufs superbes deboucherent sous le dome des grands chenes; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer le sentiment de la force, fouettant l'air de leur queue et tournant parfois leur belle tete blanche tachee de roux, comme pour contempler leur cortege; puis arriva lentement une longue file de genisses, de vaches, de chevres, mugissant, belant et nasillant a faire pleurer de tendresse le brave caporal.... Enfin, la moitie du village d'Echbourg, femmes, vieillards, petits enfants: les uns accroupis sur leurs vieux chevaux de labour, les autres a la mamelle ou pendus a la robe de leur mere.... Les pauvres gens avancaient clopin-clopant ... ils paraissaient bien las ... bien tristes ... mais a la guerre comme a la guerre ... on ne peut pas avoir toujours ses aises. La troupe atteignit enfin le plateau ... il ne restait plus qu'un petit nombre de trainards disperses sur la pente du ravin ... c'etait le moment de faire main basse. Farges et Lombard echangerent un coup d'oeil dans l'ombre ... ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri de detresse ... un cri percant vola de bouche en bouche jusqu'au sommet de la cote, et glaca d'epouvante toute la caravane: "Les cosaques!... les cosaques!..." Alors ce fut une scene etrange; Farges s'elanca derriere le rideau de feuillage pour distribuer de nouveaux ordres.... On entendit le bruit sec et rapide des batteries, puis de ce cote tout rentra dans le silence. Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bouge; immobiles, se regardant l'un l'autre la bouche beante, n'ayant ni la force de fuir, ni le courage de prendre une resolution, ils offraient l'image de la terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa presence d'esprit, et courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes. Presque aussitot Lombard reconnut aux environs le cri rauque des cosaques; ils accouraient en tous sens, a travers taillis, halliers, broussailles.... A les voir bondir au clair de lune sur leurs petits chevaux bessarabiens, l'oeil en feu, les naseaux fumants, la criniere herissee, on les eut pris pour une bande de loups affames enveloppant leur proie.... Les boeufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les pauvres meres pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs resserraient toujours le cercle de leurs evolutions, pour fondre sur ce groupe.... Enfin, ils se masserent et partirent en ligne en poussant des hourras furieux. Tout a coup le sombre feuillage s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton etendit sa nappe rougeatre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de surprise.... Quand la fumee de cette decharge se fut dissipee, on vit les Cosaques en deroute chercher a fuir dans la direc du Graufthal, mais la s'etendait une barriere de rochers infranchissables. "En avant, morbleu!--Pas de quartier!..." hurla le caporal. Les veterans, animes par sa voix, se precipiterent a la poursuite des fuyards.... Le combat fut court.... Accules a la pointe du roc, les soldats de Platoff firent volte-face et chargerent avec la furie du desespoir.... Cinquante coups de lance et de baionnette s'echangerent en une seconde; mais dans cet etroit espace, les Cosaques, ne pouvant faire manoeuvrer leurs chevaux, furent bientot ecrases.... Un seul resista jusqu'au bout.... Grand, maigre, a la face terne et cuivree, veritable figure mephistophelique, il etait recouvert de plusieurs peaux de mouton.... Lombard en enlevait une a chaque coup de baionnette. "Canaille! murmurait-il, je finirai pourtant par t'attaquer le cuir...." Il se trompait!... Le cosaque bondit au-dessus de sa tete, en lui assenant avec la crosse de son pistolet un coup terrible sur la machoire.... Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le Baskir et fit feu.... Mais attendu que l'arme n'etait pas chargee, l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore l'air de se moquer de lui par un triple hourrah! C'est ainsi que l'intrepide Lombard, apres vingt-huit ans de service et trente-deux campagnes, eut la machoire fortement ebranlee par un sauvage d'Ekaterinoslof, qui ne possedait pas meme les premiers principes de la guerre. "Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais!" Farges, en raffermissant sa baionnette toute gluante de sang, promena des regards etonnes autour du plateau; les habitants d'Echbourg avaient disparu... Leurs boeufs erraient a l'aventure dans les halliers... Quelques chevres grimpaient le long de la cote ... et sauf une vingtaine de cadavres etendus dans les bruyeres, tout respirait le calme et les douceurs de la vie champetre. Les veterans eux-memes semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car excepte Nicolas Rabeau, ancien tambour-major au 14e de ligne, prevot d'armes, de danse et de graces francaises, lequel eut la gloire d'etre embroche par un cosaque et de rendre l'ame sur le champ d'honneur... a cette exception pres, tous les autres en furent quittes pour des horions. "Ah ca! camarades, dit Farges, il ne s'agit pas de nous abandonner a des reflexions plus ou moins quelconques... Ce grand pendard de cosaque qui vient de s'echapper pourrait gater nos affaires... Nos provisions sont completes... Ce qu'il y a de plus simple, c'est de reunir le betail et de gagner le fort, avant que l'ennemi ait eu le temps de nous barrer le passage." Tout le monde se mit aussitot a l'oeuvre, et, dix minutes apres, la petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin de Hunebourg. Vers six heures, elle etait sous les canons du fort. On peut se figurer la satisfaction de Jean-Pierre Noel, lorsque ayant entendu crier les chaines du pont-levis, et s'etant mis a sa fenetre, en simples manches de chemise, il vit defiler, d'abord les boeufs... puis les vaches laitieres suivies de leurs veaux... puis les genisses... les chevres trottant menu... les porcs... les chevaux... enfin toute la _razzia_... marchant "avec ordre et discipline" comme il avait eu soin de le recommander a Farges. Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse a moitie grise, son grand chapeau a claque sur l'oreille, et le fusil en sautoir, formait a lui seul l'arriere-garde de la colonne. Le brave commandant ne se sentait plus de joie; aussi lorsque trois jours plus tard l'archiduc Jean d'Autriche, a la tete d'un corps de six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de la bombarder et de la detruire de fond en comble en cas de refus.... Jean-Pierre ne put s'empocher de sourire. Il fit dresser un etat recapitulatif de ses provisions debouche, et l'adressa sous forme de reponse au general autrichien, ajoutant: "Qu'il regrettait de ne pouvoir etre agreable a Son Altesse ... mais qu'il etait beaucoup trop gourmand pour quitter une place aussi bien approvisionnee. Il priait _conseqemment_ Son Altesse de vouloir bien l'excuser... etc., etc. "Quant a votre menace de bombarder la forteresse et de la detruire de fond en comble, disait-il en terminant, je m'en soucie comme du roi Dagobert!" L'archiduc Jean d'Autriche entendait tres-bien le francais... Il avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules de Jean-Pierre. Aussi, des le lendemain, il remonta tranquillement la vallee de la Zorne... apres avoir fait demi-tour a gauche!... Et voila pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu. LE BOUC D'ISRAEL CONTE Tout le monde connait, a Tubingue, l'histoire deplorable du seigneur Kasper Evig et du juif Elias Salomon.--Kasper Evig faisait des visites frequentes a la petite Eva Stromayer; un soir il trouva chez elle mon ami Elias, et lui detacha, je ne sais sous quel pretexte, trois ou quatre soufflets bien appliques. Elias Salomon, qui venait de commencer sa medecine depuis cinq mois, fut somme par le conseil des etudiants de provoquer le seigneur Kasper en duel ... ce qu'il fit avec une extreme repugnance, car un seigneur est necessairement tres-fort sur les armes. Cela n'empecha pas Salomon de se fendre a propos, et de passer son fleuret entre les cotes dudit seigneur ... circonstance qui gena considerablement la respiration de celui-ci, et l'envoya dans l'autre monde en moins de dix minutes. Le _rector_ Diemer, instruit de ces details par les temoins, les ecouta froidement et leur dit: "C'est tres-bien, Messieurs ... Il est mort, n'est-ce pas? ... Eh bien qu'on l'enterre." Salomon fut porte en triomphe comme un nouveau Matathias, mais bien loin d'en tirer gloire, il fut atteint d'une melancolie profonde. Il maigrissait, il gemissait et soupirait; son nez, deja si long, semblait grandir encore a vue d'oeil, et souvent le soir, lorsqu'il traversait la rue des _Trois Fontaines_, on l'entendait murmurer: "Kasper Evig, pardonne-moi ... Je n'en voulais pas a ta vie!--Malheureuse Eva, qu'as-tu fait? ... Par tes agaceries inconsiderees, tu as excite deux hommes intrepides l'un contre l'autre ... et voila que l'ombre du seigneur Kasper me poursuit jusque dans mes reves ... Eva! ... malheureuse Eva, qu'as-tu fait?..." Ainsi gemissait ce pauvre Salomon, d'autant plus a plaindre que les fils d'Israel ne sont pas sanguinaires, et que le Dieu fort ... le Dieu jaloux ... leur a dit: "Le sang innocent retombera sur vos tetes de generation en generation!" Or, une belle matinee de juillet, que je vidais des chopes a la brasserie du _Faucon_, Elias entra, la mine defaite comme d'habitude, les joues creuses, les cheveux epars autour des tempes et le regard abattu.--Il me posa la main sur l'epaule et me dit: "Cher Christian, veux-tu me faire un plaisir? --Pourquoi pas, Elias; de quoi s'agit-il? --Faisons un tour de promenade a la campagne; je desire te consulter sur mes souffrances ... Toi qui connais les choses divines et humaines, tu pourras peut-etre m'indiquer un remede a tant de maux ... J'ai la plus grande confiance en toi, Christian." Comme j'avais deja pris mes cinq ou six canettes et mes deux ou trois petits verres de _schnaps_, je ne vis pas d'objection a sa demande. D'ailleurs, je trouvais tres-beau de sa part d'avoir confiance dans mes lumieres, Nous traversames donc la ville, et vingt minutes apres, nous montions le petit sentier des violettes, qui serpente vers les ruines antiques de Triefels. La, seuls, cheminant entre deux haies d'aubepine a perte de vue, ecoutant l'alouette qui s'egosillait dans les nuages ... la caille qui jetait son cri guttural au milieu des vignes ... et gravissant a pas lents vers les hauts sapins du Rothalps, Elias parut respirer plus librement, il leva les yeux au ciel et s'ecria: "Dans tes nombreuses lectures theologiques, n'as-tu pas trouve, Christian, quelque moyen d'expiation propre a soulager la conscience des grands coupables?--Je sais que tu te livres a des recherches curieuses en ce genre ... Parle! ... Quoi que tu me conseilles, pour mettre en fuite l'ombre vengeresse de Kasper Evig ... je le ferai!" La question de Salomon me rendit tout pensif. Nous marchions cote a cote, la tete inclinee, dans le plus grand silence; lui m'observait du coin de l'oeil, tandis que je m'efforcais de recueillir mes souvenirs sur cette matiere delicate. Enfin je lui repondis: "Si nous habitions les Indes, Salomon, je te dirais d'aller te baigner dans le Gange, car les ondes de ce fleuve lavent les souillures du corps et celles de l'ame; c'est du moins l'opinion des gens du pays, qui ne craignent ni de tuer, ni d'incendier, ni de voler, a cause des vertus singulieres de leur fleuve.... C'est une grande consolation pour les scelerats!... Il est bien a regretter que nous ne jouissions pas d'un cours d'eau pareil.--Si nous vivions du temps de Jason, je te dirais de manger des gateaux de sel de la reine Circe, qui avaient la propriete remarquable de blanchir les consciences noircies, et de vous sauver du remords....--Enfin si tu avais le bonheur d'appartenir a notre sainte religion, je t'ordonnerais de dire des prieres ... et surtout de donner tes biens a l'Eglise.... Mais dans l'etat des temps, des lieux et des croyances ou tu te trouves, je ne vois qu'un moyen de te soulager. --Lequel?" s'ecria Salomon, deja ranime d'esperance. Nous etions alors arrives sur le Rothalps, dans un lieu solitaire qu'on appelle Holderloch. C'est une gorge profonde et sombre, autour de laquelle s'elevent de noirs sapins; une roche plate couronne l'abime, ou s'elancent en grondant les flots du Muerg. Le sentier que nous suivions nous avait conduits la. Je m'assis sur la mousse pour respirer la brume qui s'eleve du gouffre, et, dans ce moment meme, j'apercus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait a saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche. Il faut savoir que les rochers du Holderloch montent les uns par-dessus les autres en forme d'escalier; chaque marche peut bien avoir dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi de saillie, et sur ces rebords s'epanouissent mille plantes aromatiques,--du chevrefeuille, du lierre, de la vigne sauvage, des volubilis,--sans cesse arrosees par les vapeurs du torrent et retombant en touffes de la plus belle verdure. Or, mon bouc, le front large, surmonte de ses hautes cornes noueuses, les yeux etincelants comme deux boutons d'or, la barbiche roussatre, l'attitude sournoise sous ces festons de pampre, et le regard hardi comme un vieux satyre en maraude ... mon bouc s'avancait precisement vers la plus haute de ces marches etroites, et s'en donnait a coeur joie de cette verdure embaumee. "Salomon, m'ecriai-je, l'esprit du Seigneur m'illumine: au moment meme ou je pense au bouc d'Israel, je le vois ... regarde ... le voila!--L'esprit eternel n'est-il pas visible dans tout ceci?--Charge ce bouc de ton remords et qu'il n'en soit plus question." Salomon me regarda stupefait: "Je le voudrais bien, Christian, fit-il, mais comment m'y prendre pour charger ce bouc de mon remords? --Rien de plus simple.... Comme s'y prenaient les Romains, pour se debarrasser des traitres tout souilles de crimes.... Ils les precipitaient de la roche Tarpeienne, n'est-ce pas? Eh bien! apres avoir lance ton imprecation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch ... et tout sera fini! --Mais, repondit Salomon.... --Je sais ce que tu vas m'objecter, m'ecriai-je, tu vas me dire qu'il n'existe aucun rapport entre Kasper Evig, dont l'ombre te poursuit, et ce bouc.... Mais prends garde!... prends garde!... ce serait un raisonnement impie...--Quels rapports y avait-il entre les eaux du Gange, entre les gateaux de sel de la reine Circe, entre le bouc d'Israel et les crimes qu'il s'agissait d'expier?--Aucun.--Eh bien! cela n'empechait pas les expiations d'etre bonnes, saintes, sacrees, efficaces, ordonnees par Brahma, Vichnou, Siva, Osiris, Jehovah.... Donc, charge ce bouc de ton imprecation ... precipite-le!... Je te l'ordonne ... car l'esprit m'eclaire en ce moment ... et je vois, moi, des rapports entre le bouc et les peches des mortels, seulement je ne puis les exprimer ... la lumiere celeste m'eblouit!" Salomon ne bougeait pas.... Il me sembla meme le voir sourire, ce qui m'indigna: "Comment, m'ecriai-je, lorsque je t'indique un moyen infaillible et facile d'echapper a la juste punition de ton crime ... tu hesites ... tu doutes ... tu souris!... --Non, fit-il, mais je n'ai pas l'habitude de marcher sur le bord des rochers, et je crains de tomber dans le Holderloch avec le bouc! --Ah! poltron, tu n'as montre de courage qu'une fois dans ta vie ... pour te dispenser d'en avoir toujours.... Eh bien! puisque tu refuses d'accomplir le sacrifice que je t'ordonne, je l'accomplirai moi-meme." Et je me levai. "Christian!... Christian!... criait mon camarade, defie-toi ... tu n'as pas le pied sur en ce moment.... --Pas le pied sur!... Oserais-tu dire que je suis ivre ... parce que j'ai bu dix ou douze chopes et trois verres de _schnaps_ ce matin?... Arriere! ... arriere! ... fils de Belial." Et m'avancant a quelques pieds au-dessus du bouc, la tete haute et les mains etendues: "Hazazel! m'ecriai-je d'une voix solennelle, bouc de malheur et d'expiation! ... je charge sur ton echine velue les remords de mon ami Salomon Elias, et je te devoue a l'ange des tenebres!" Puis, faisant le tour du plateau, je descendis sur l'assise inferieure, afin de precipiter le bouc. Une fureur sacree et presque divine s'etait emparee de moi.... Je ne voyais pas l'abime.... Je marchais sur la corniche comme un chat. Le bouc, lui, me voyant approcher, me regarda fixement, puis s'en alla plus loin. "He! m'ecriai-je, tu as beau fuir ... tu ne m'echapperas pas, maudit ... je te tiens! --Christian! Christian! ne cessait de repeter Salomon d'une voix gemissante, au nom du ciel, ne t'expose pas ainsi! --Tais-toi, incredule, tais-toi, tu es indigne que je me devoue pour ton bonheur.... Mais ton ami Christian ne recule jamais, il faut que Hazazel perisse!" Un peu plus loin, la corniche se retrecissait et finissait en pointe. Le bouc, m'ayant regarde pour la deuxieme fois, se retira de nouveau devant moi, mais non sans hesiter. " Ah! tu commences a comprendre, lui dis-je. Oui, oui, quand je te tiendrai la-bas dans le coin, il faudra bien que tu descendes!" En effet, arrive tout au bout, a l'endroit ou la corniche manque, Hazazel parut fort embarrasse. Moi, je m'approchais, transporte d'un saint enthousiasme, et riant d'avance de la belle chute qu'il allait faire. Je le voyais a quatre pas, et j'affermissais ma main a la souche d'un houx incruste dans le roc, pour lancer mon coup de pied. "Regarde, Salomon, regarde le maudit!" m'ecriai-je. Mais en ce moment, je recus dans le ventre un coup furieux, un coup de tete qui m'aurait envoye moi-meme dans le Holderloch, sans la racine de houx que je tenais. Ce miserable bouc, se voyant accule, commencait lui-meme l'attaque. Jugez de ma surprise. Avant que j'eusse eu le temps de revenir a moi, il etait deja debout pour la seconde fois sur ses jambes de derriere, et ses cornes me retombaient dans le creux de l'estomac avec un bruit sourd. Quelle position!--Non, jamais personne ne fut plus surpris que moi. C'etait le monde renverse, il me semblait faire un mauvais reve.--Le precipice, avec ses roches pointues, se mit a danser au-dessous de moi, les arbres et le ciel au-dessus. En meme temps, j'entendais la voix percante de Salomon crier: "Au secours! ... au secours!..." tandis que les cornes de Hazazel me labouraient les cotes. Alors je perdis toute presence d'esprit; le bouc, avec sa longue barbe rousse et ses cornes retombant en cadence, tantot sur mon ventre, tantot sur mon estomac, tantot sur mes cuisses chancelantes, me produisit l'effet du diable; ma main se detendit, je me laissai aller. Heureusement quelque chose me retint en equilibre, sans qu'il me fut possible de savoir ce qui retardait ma chute: c'etait le patre Yeri, du Holderloch, qui, du haut de la plate-forme, venait de m'accrocher au collet avec sa houlette. Grace a ce secours, au lieu de descendre dans le gouffre, je m'affaissai le long de la corniche, et le terrible bouc me passa sur le corps pour s'evader. "Venez ici, tenez ma houlette solidement!--criait le patre;--moi, je vais le chercher; ne lachez pas! --Soyez tranquille," repondait Salomon. J'entendais cela comme dans un cauchemar ... j'avais perdu tout sentiment. Quelques minutes apres, j'etais etendu sur la plate-forme. Le patre Yeri, haut de six pieds et robuste comme un chene, etait venu me prendre dans ses bras, et m'avait depose sur la mousse. En rouvrant les yeux, je me vis en face de ce colosse, les yeux gris enfonces sous d'epais sourcils, la barbe jaune, l'epaule couverte d'une peau de mouton, et je me crus ressuscite au temps d'Oedipe, ce qui ne laissa point de m'emerveiller. "Eh bien! fit le patre d'un accent guttural, ceci vous apprendra a maudire mon bouc!" Je vis alors Hazazel qui se vautrait contre la jambe robuste de son maitre, et me regardait le cou tendu, d'un air ironique; puis Salomon Elias, debout derriere moi, et se donnant toutes les peines du monde pour ne pas rire. Mes idees bouleversees se classerent insensiblement. Je m'assis avec peine, car les coups de Hazazel m'avaient meurtri. "C'est vous qui m'avez sauve? dis-je au patre. --Oui, mon garcon. --Eh bien, vous etes un brave homme. Je retire la malediction que j'ai lancee sur votre bouc. Tenez, prenez ceci." Je lui remis ma bourse, qui renfermait environ seize florins. "A la bonne heure, fit-il; vous pouvez recommencer si cela vous fait plaisir. Ici, le combat sera plus egal... mon bouc avait trop d'avantages. --Merci, j'en ai bien assez....--Donnez-moi la main, brave homme, je me souviendrai longtemps de vous. Elias, allons-nous-en." Mon camarade et moi, nous redescendimes alors la cote, bras dessus, bras dessous. Le patre, appuye sur sa houlette, nous regardait de loin, et le bouc avait repris sa promenade sur les rebords de l'abime.--Le ciel etait splendide; l'air, charge des mille parfums de la montagne, nous apportait le chant lointain de la trompe et le bourdonnement sourd du torrent. Nous rentrames a Tubingue tout attendris. Depuis, mon ami Salomon s'est console d'avoir tue le seigneur Kasper, et cela d'une facon assez originale. A peine recu docteur en medecine, il a epouse la petite Eva Stromayer, dans le but louable d'en avoir beaucoup d'enfants, et de reparer le tort qu'il avait fait a la societe, en la privant d'un de ses membres. Il y a quatre ans que j'ai assiste a ses noces en qualite de garcon d'honneur, et deja deux marmots joufflus egayent sa jolie maisonnette de la rue Crispinus. C'est un commencement qui promet. Dieu me garde de pretendre que cette nouvelle maniere d'expier un meurtre soit preferable a celle que nous impose notre sainte religion,--laquelle consiste a donner son bien a l'Eglise et a reciter beaucoup de prieres;--mais je la crois superieure a la methode hindoue, et meme, puisqu'il faut tout vous dire, a la theorie fameuse du bouc d'Israel! LE COMBAT D'OURS Ce qui desole le plus ma chere tante, dit Kasper, apres mon enthousiasme pour la taverne de maitre Sebaldus Dick, c'est d'avoir un peintre dans la famille! Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou conseiller. Ah! si j'etais devenu conseiller comme monsieur Andreus Van Berghum; si j'avais nasille de majestueuses sentences, en caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles ... quelle estime ... quelle veneration la digne femme aurait eue pour monsieur son neveu! Comme elle aurait parle avec amour de monsieur le conseiller Kasper! Comme elle aurait cite, a tout propos, l'avis de monsieur notre neveu le conseiller! C'est alors qu'elle m'aurait servi ses plus fines confitures; qu'elle m'aurait verse chaque soir avec componction, au milieu de son cercle de commeres, un doigt de vin muscat de l'an XI, disant: "Goutez-moi cela, monsieur le conseiller.... Il n'en reste plus que dix bouteilles. " Tout eut ete bien, convenable, parfait de la part de monsieur notre neveu Kasper, le conseiller a la cour de justice. Helas! le Seigneur n'a pas voulu que la digne femme obtint cette satisfaction supreme: le neveu s'appelle Kasper tout court, Kasper Diderich; il n'a point de titre, de canne, ni de perruque ... il est peintre! ... et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux proverbe: "Gueux comme un peintre," ce qui la desole. Moi, dans les premiers temps, j'aurais voulu lui faire comprendre qu'un veritable artiste est aussi quelque chose de respectable; que ses oeuvres traversent parfois les siecles et font l'admiration des generations futures, et qu'a la rigueur, un tel personnage peut bien valoir un conseiller, y compris sa perruque. Mais j'eus la douleur de ne pas reussir; elle haussait les epaules, joignait les mains et ne daignait pas meme me repondre. J'aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine ... tout ... mais lui sacrifier l'art, la vie d'artiste, la musique, la peinture, la taverne de Sebaldus ... plutot mourir! La taverne de maitre Sebaldus est vraiment un lieu de delices. Elle forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place de la Cigogne. A peine avez-vous depasse sa porte cochere, que vous decouvrez a l'interieur une grande cour carree entouree de vieilles galeries vermoulues, ou monte un escalier de bois; tout autour s'ouvrent de petites fenetres a mailles de plomb, a la mode du dernier siecle ... des lucarnes ... des soupiraux. Les piliers du hangar soutiennent le toit affaisse. La grange, les petites tonnes rangees dans un coin; l'entree de la cave a gauche, une sorte de pigeonnier qui s'elance en pointe au-dessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d'autres fenetres au fond desquelles vous voyez, encadres dans l'ombre, les buveurs avec leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis; les petites femmes du Hundsrueck, avec leurs bonnets de velours a grands rubans de moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier a foin en l'air sous le toit, les ecuries, les reduits a porcs, tout cela, pele-mele, attire et confond vos regards.... C'est etrange ... vraiment etrange!... Depuis cinquante ans, pas un clou n'a ete pose dans la vieille masure; vous diriez un antique et respectable nid a rats. Et quand le soleil d'automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa poussiere d'or; quand, a la chute du jour, les angles ressortent et que les ombres se creusent; quand le cabaret chante et nasille; quand les canettes tintent; quand le gros Sebaldus, son tablier de cuir sur les genoux, passe et court a la cave un broc au poing; quand sa femme Gredel leve le chassis de la cuisine, et qu'avec son grand couteau ebreche elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se debattent sous une pluie de sang; quand la douce Fridoline, avec sa petite bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche a sa fenetre pour arranger son chevrefeuille, et qu'au-dessus se promene le gros chat roux de la voisine, balancant la queue et suivant de ses yeux verts l'hirondelle qui tourbillonne dans l'azur sombre ... alors je vous jure qu'il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans les veines, pour ne point s'arreter en extase, pretant l'oreille a ces murmures, a ces bruits, a ces chuchotements; regardant ces lueurs tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas: "Que c'est beau!" Mais c'est un jour de fete, un jour de grande reunion, lorsque tous les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du rez-de-chaussee; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou de lanterne magique ... c'est un de ces jours-la qu'il faut voir la taverne de maitre Sebaldus. L'automne dernier, le samedi de la Saint-Michel, entre une et deux heures de l'apres-midi, nous etions tous reunis autour de la grande table de chene: le vieux docteur Melchior, le chaudronnier Eisenloeffel et sa commere, la vieille Berbel Rasimus, Borves Fritz, clarinette a la taverne du _Pied-de-Boeuf_, et cinquante autres riant, chantant, criant, jouant au _youker_ vidant des chopes, mangeant du boudin et des andouilles. La mere Gredel allait et venait; les jolies servantes Heinrichen et Lotche montaient et descendaient l'escalier de la cuisine comme des ecureuils ... et dehors, sous la grande porte cochere, retentissait un bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse: "Zing ... zing ... boum ... boum!... He! hohe! grande bataille, l'ours des Asturies _Bepo_ et _Baptiste_ le Savoyard, contre tous les chiens du pays!... Boum! boum! Entrez, messieurs, mesdames! On verra le buffle de la Calabre et l'onagre du desert.... Courage, messieurs ... entrez ... entrez!..." On entrait en foule, et Sebaldus, en travers de la porte avec son gros ventre, barrait le passage comme Horatius Cocles, criant: "Vos cinq _kreutzers_, canailles!... vos cinq _kreutzers_! ... ou je vous etrangle!" C'etait une bagarre epouvantable; on se grimpait sur le dos pour arriver plus vite; la petite Brigitte Kera y perdit un bas, et la vieille Anna Seiler, la moitie de sa jupe. Vers deux heures, le meneur d'ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffe d'un immense feutre gris en pain de sucre, entr'ouvrit la porte et nous cria: "La bataille va commencer." Aussitot les tables furent abandonnees; on ne prit pas meme le temps de vider son verre. Je courus au grenier a foin, j'en grimpai l'echelle quatre a quatre et je la retirai apres moi. Alors, assis tout seul sur une botte de paille, j'eus le plus beau coup d'oeil qu'il soit possible de voir. Dieu que de monde! Les vieilles galeries en craquaient; les toits en pliaient.... Il y en avait ... il y en avait ... mon Dieu! cela faisait fremir.... On aurait dit que tout devait tomber ensemble; que les gens, entasses les uns sur les autres, devaient se fondre entre les balustrades, comme les grappes sous le pressoir. Il y en avait de pendus en forme de hottes a l'angle des piliers, et plus haut, sur la gouttiere; plus haut, dans le pigeonnier; plus haut, dans les lucarnes de la mairie; plus haut, sur le clocher de Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait: "Les ours! les ours!" Et quand j'eus suffisamment admire la foule innombrable, abaissant les yeux, je vis sur l'aire de la cour un pauvre ane plus maigre, plus decharne que le coursier fantome de l'Apocalypse, la paupiere demi-close, les oreilles pendantes. C'est lui qui devait commencer la bataille. "Faut-il que les gens soient betes!" me dis-je en moi-meme. Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se possedait plus d'impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son immense feutre gris, s'avancant au milieu de la cour, s'ecria d'un ton solennel, le poing sur la hanche: "L'onagre du desert defie tous les chiens de la ville." Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux a fleur de tete et la bouche beante, regardant de tous cotes, demanda: "Ou donc est l'onagre? --Le voila! --Ca! mais c'est un ane! Et tout le monde cria: "C'est un ane! C'est un ane!--C'est un onagre! --Eh bien, nous allons voir," dit le boucher en riant. Il siffla son chien, et, lui montrant l'ane: "Foux ... attrape!" Mais, chose bizarre, a peine l'ane eut-il vu le chien accourir, qu'il se retourna lestement et lui detacha un coup de pied haut la jambe, si juste qu'il en eut la machoire fracassee. Des eclats de rire immenses s'eleverent jusqu'au ciel, tandis que le chien se sauvait poussant des cris lamentables. "Eh bien, cria le meneur d'ours, direz-vous encore que mon onagre est un ane? --Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c'est un onagre. --A la bonne heure ... a la bonne heure ... Que d'autres viennent encore combattre cet animal rare, nourri dans les deserts.... Qu'ils approchent ... l'onagre les attend!" Mais aucun ne se presentait; le meneur d'ours avait beau crier de sa voix percante: " Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu'on a peur?... peur de mon onagre? C'est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage ... courage ... Messieurs, Mesdames!" Personne ne voulait risquer son chien contre cet ane dangereux. Le tumulte recommencait: "Les ours! Les ours! Qu'on fasse venir les ours!" Au bout d'un quart d'heure, l'homme vit bien qu'on etait las de son onagre; c'est pourquoi, l'ayant fait entrer dans la grange, il s'approcha du reduit a porcs, l'ouvrit et tira dehors, par sa chaine, _Baptiste_ le Savoyard, un vieil ours brun tout rape, triste et honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminee. Malgre cela, les applaudissements eclaterent, et les chiens de combat eux-memes, enfermes sous le porche de la taverne, sentant l'odeur des fauves, hurlerent a la mort d'une facon vraiment tragique. Le pauvre ours fut conduit pres d'un solide epieu, contre le mur de la buanderie, et se laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards melancoliques. "Pauvre vieux routier, m'ecriai-je en moi-meme, qui t'aurait dit, il y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l'Underwald, et que tes hurlements faisaient trembler jusqu'aux vieux chenes de la montagne ... qui t'aurait dit alors qu'un jour, triste et resigne, la gueule cerclee de fer, tu serais attache au carcan et devore par de miserables chiens, pour l'amusement de Bergzabern? Helas! helas! _Sic transit gloria mundi_!" Et, comme je revais a ces choses, tout le monde se penchant pour voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l'action allait s'echauffer. Les limiers du vieux Heinrich, dresses a la chasse du sanglier, venaient de s'avancer a l'autre bout de la cour. Retenus par leur maitre, ces animaux ecumaient de rage. C'etait un grand danois a la robe blanche tachetee de noir, souple, nerveux, les machoires dechaussees comme un crocodile ... puis un de ces grands levriers du Tannevald, dont le jarret n'a pas ete coupe selon l'ordonnance, les flancs evides, les cotes saillantes, la tete en fleche, les reins noueux et secs comme un bambou. Ils n'aboyaient pas; ils tiraient a la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris a feuille de chene renverse sur la nuque, la moustache rousse herissee, le nez mince en lame de rasoir recourbe sur les levres, et ses longues jambes a guetres de cuir arc-boutees contre les dalles, avait peine a les retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre-poids de son corps. "Retirez-vous! retirez-vous!" criait-il d'une voix vibrante. Et le meneur d'ours se depechait de regagner sa niche derriere le bucher. C'est alors qu'il fallait voir toutes ces figures inclinees sur les balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tete! L'ours s'etait accroupi, ses larges pattes en l'air; il frissonnait dans sa grosse peau rousse, et sa museliere paraissait le gener considerablement. Tout a coup la corde fut lachee; les chiens ne firent qu'un bond d'une extremite de la cour a l'autre, et leurs dents aigues se cramponnerent aux oreilles du pauvre _Baptiste_, dont les griffes passerent autour du cou des limiers, s'imprimant dans leurs reins avec une telle force que le sang jaillit aussitot.... Mais lui-meme saignait, ses oreilles se dechiraient ... les chiens tenaient ferme ... et ses yeux jaunes lancaient au ciel un regard navrant. Pas un cri ... pas un soupir ... les trois animaux restaient la, immobiles comme un groupe de pierre. Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos. Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le levrier parut ceder un peu; l'ours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante ... l'oeil du vieux routier brilla d'esperance ... puis il y eut encore un temps d'arret.... On entendit un hoquet terrible ... une sorte de craquement: l'echine du levrier venait de se casser ... il tomba sur le flanc, la gueule sanglante. Alors _Baptiste_ embrassa voluptueusement le danois des deux pattes ... celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l'oreille ... tout a coup il flechit et fit un bond en arriere; l'ours s'elanca furieux ... sa chaine le retint. Le chien s'enfuit, rouge de sang, jusque derriere le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin le levrier qui ne revenait pas. _Baptiste_ avait pose sa griffe sur ce cadavre, et, la tete haute, il flairait le carnage a pleins poumons: le vieux heros s'etait retrouve! Des applaudissements frenetiques s'eleverent des galeries jusqu'a la cime du clocher.... L'ours semblait les comprendre.... Je n'ai jamais vu d'attitude plus fiere, plus resolue. Apres ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine; le capucin Johannes, assis sur la balustrade en face, agitait son baton et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre ... on s'offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melchior, developpant les differentes chances de la bataille, s'entendait de loin. Il n'eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la grange s'ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits, tous les maraudeurs de la ville, offerts en holocauste pour la circonstance, deboucherent dans la cour, hurlant, jappant, aboyant.... Puis, d'un commun accord, ils se retirerent dans un coin fort eloigne de l'ours, et de la continuerent a se facher, a s'elancer, a reculer, a faire de l'opposition. "Oh! les laches!... Oh! la canaille!... criaient les gens courageux de la galerie, oh! les miserables!..." Eux levaient le nez et semblaient repondre en jappant: "Allez-y donc vous-memes!" L'ours cependant se tenait sur ses gardes, quand, a la stupeur generale, Heinrich revint avec son danois. J'ai su depuis qu'il avait parie cinquante florins contre le garde-chasse Joseph Kilian, de le faire reprendre. Il s'avanca donc le caressant de la main, puis lui montrant l'ours: "Courage, Blitz!" s'ecria-t-il. Et le noble animal, malgre ses blessures, recommenca l'attaque. Alors, tous les poltrons, toute la canaille des roquets, des caniches, des tournebroches accourut a la file, et le pauvre vieux _Baptiste_ en fut couvert; il roulait dessus, hurlant, grognant, ecrasant l'un, estropiant l'autre, se debattant avec fureur. Le brave danois se montrait encore le plus intrepide; il avait pris l'ours a la tignasse et roulait avec lui les pattes en l'air, tandis que d'autres lui mordaient les jarrets ... d'autres ses pauvres oreilles saignantes.... Cela n'en finissait plus. "Assez! assez!" criait-on de toutes parts. Quelques-uns cependant repetaient avec acharnement: "Sus! sus!... courage!..." Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un eclair; il vint saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces: "Blitz! Blitz!... lacheras-tu?" Bah! rien n'y faisait. Le veneur reussit enfin a lui faire lacher prise par un coup de fouet terrible, et l'entrainant aussitot, il disparut a l'angle de la porte cochere. Les roquets n'avaient pas attendu son depart pour battre en retraite ... quatre ou cinq restaient sur le flanc.... Les autres, effares, ecloppes, courant, boitant, cherchaient a grimper aux murs. Tout a coup l'un d'eux, le carlin de la vieille Rasimus, apercut la fenetre de la cuisine, et plein d'un noble enthousiasme, il enfila l'une des vitres. Tous les autres, frappes de cette idee lumineuse, passerent par la sans hesiter.... On entendit les soupieres, les casseroles, toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mere Gredel jeter des cris aigus: "Au secours!... Au secours!" Ce fut le plus beau moment du spectacle: on n'en pouvait plus de rire ... on se tordait les cotes.... "Ha! ha! ha! la bonne farce!..." Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs ... les ventres galopaient a perdre haleine.... Au bout d'un quart d'heure, le calme s'etait retabli.... On attendait avec impatience le terrible ours des Asturies. "L'ours des Asturies! L'ours des Asturies!..." Le meneur d'ours faisait signe au public de se taire, qu'il avait quelque chose a dire.... Impossible ... les cris redoublaient: "L'ours des Asturies!... L'ours des Asturies!..." Alors cet homme prononca quelques paroles inintelligibles, detacha l'ours brun et le reconduisit dans sa bauge, puis, avec toute sorte de precautions, il ouvrit la porte du reduit voisin, et saisit le bout d'une chaine qui trainait a terre.... Un grondement formidable se fit entendre a l'interieur.... L'homme passa rapidement la chaine dans un anneau de la muraille et sortit en criant: "He! vous autres, lachez les chiens!" Presque aussitot un petit ours gris, court, trapu, la tete plate, les oreilles ecartees de la nuque, les yeux rouges et l'air sinistre, s'elanca de l'ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements furieux. Evidemment cet ours avait des opinions philosophiques deplorables.... Il etait, en outre, surexcite au dernier point par les aboiements et le bruit du combat qu'il venait d'entendre ... et son maitre faisait tres-bien de s'en defier. "Lachez les chiens! criait le meneur en passant le nez par la lucarne de la grange, lachez les chiens!" Puis il ajouta: "Si l'on n'est pas content ... ce ne sera pas de ma faute.... Que les chiens sortent ... et l'on va voir une belle bataille!" Au meme instant, le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens--loups du vannier Fischer de Hirschland, la queue trainante, le poil long, la machoire allongee et l'oreille droite, s'avancerent ensemble dans la cour. Le dogue, calme, la tete pesante, bailla en se detirant les jambes et flechissant les reins.... Il ne voyait pas encore l'ours, et semblait s'eveiller.... Mais apres avoir baille longuement ... il se retourna ... vit l'ours ... et resta immobile, comme stupefait. L'ours regardait aussi, l'oreille tendue, ses deux grosses serres crispees sur le pave, ses petits yeux etincelants comme a l'affut. Les deux chiens-loups se rangerent derriere le dogue. Le silence etait tel alors, qu'on aurait entendu tomber une feuille; un grondement sourd, grave, profond comme un bruit d'orage, donnait le frisson a la foule. Tout a coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant quelques secondes, on ne vit plus qu'une masse rouler autour de la chaine, puis des entrailles vertes et bleues, melees de sang, couler sur les dalles ... puis, enfin, l'ours se relever, tenant le dogue sous sa serre tranchante ... balancer sa lourde tete avec un soupir et bailler a son tour ... car il n'avait plus de museliere ... elle s'etait detachee dans le combat! Un vague chuchotement courait autour des galeries.... On n'applaudissait plus; on avait peur!--Le dogue ralait; les deux autres chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie ... dans les ecuries voisines, de longs mugissements annoncaient la terreur du betail ... des ruades ebranlaient les murs.... Et pourtant l'ours ne bougeait pas ... il semblait jouir de la terreur generale.... Or, comme on etait ainsi, voila qu'un faible craquement se fit entendre ... puis un autre: les vieilles galeries vermoulues commencaient a flechir sous le poids enorme de la foule!... Et ce bruit, dans le silence de l'attente ... ce faible bruit avait quelque chose de si terrible, que moi-meme, a l'abri dans mon grenier, je me sentis froid subitement.... Aussi, promenant les yeux sur les galeries en face, je vis toutes les figures pales, d'une paleur etrange.... Quelques-unes, la bouche beante ... les autres, les cheveux herisses ... ecoutant, retenant leur haleine. Les joues du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes verdatres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s'etait decolore pour la premiere fois depuis vingt-cinq ans.... Les petites femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre secousse pourrait entrainer la chute generale. J'aurais voulu fuir; il me semblait voir les vieux piliers de chene s'enfoncer dans la terre.... Etait-ce une illusion de la peur? Je l'ignore... mais au meme instant la grosse poutre fit un eclat, et s'affaissa de trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut quelque chose d'horrible: autant le silence avait ete grand, autant le tumulte, les cris, les gemissements devinrent affreux. Cette masse d'etres amonceles dans les galeries, comme dans une hotte immense, se prirent a grimper les uns par-dessus les autres, a se cramponner aux murs, aux piliers, aux balustrades, a se frapper meme avec rage, a mordre ... pour fuir plus vite.... Et, dans cette epouvantable bagarre, la voix plaintive de Theresa Becker, prise tout a coup de mal d'enfant, s'entendait comme la trompette du jugement dernier. Oh Dieu! rien qu'a ce souvenir, je me sens encore frissonner.... Le Seigneur me preserve de revoir jamais un pareil spectacle! Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'est que l'ours se trouvait precisement attache tout pres de l'escalier de la cour qui monte aux galeries. Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui s'etait fait jour avec son grand baton, et mettait le pied sur la premiere marche, lorsqu'il apercut, au bas de l'escalier, _Beppo_ accroupi sur son derriere, la chaine tendue et l'oeil rejoui ... pret a le happer au passage! Ce qu'il fallut alors de force a maitre Johannes pour se cramponner a la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le sait.... Je vis ses larges mains saisir les montants de l'escalier ... son dos s'arc-bouter comme celui du geant Atlas, et je crois qu'il aurait lui-meme, dans ce moment, porte le ciel sur ses epaules. Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer la catastrophe, la porte de l'etable s'ouvrit brusquement, et le terrible Horni, le magnifique taureau de maitre Sebaldus, le fanon flottant comme un tablier, le mufle convert d'ecume, s'elanca dans la cour. C'etait une inspiration de notre digne maitre de taverne ... il sacrifiait son taureau pour sauver le public. En meme temps la bonne grosse tete rouge du brave homme apparaissait a la lucarne de l'etable, criant a la foule de ne pas s'effrayer ... qu'il allait ouvrir l'escalier interieur qui descend dans la vieille synagogue ... et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs. Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard, a la satisfaction generale! Mais ecoutez la fin de l'histoire. A peine l'ours avait-il apercu le taureau, qu'il s'etait elance vers ce nouvel adversaire d'un bond si terrible, que sa chaine s'etait cassee du coup. Le taureau, lui, a la vue de l'ours, s'accula dans l'angle de la cour, pres du pigeonnier, et, la tete basse entre ses jambes trapues, il attendit l'attaque. L'ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant de droite a gauche; mais le taureau, le front contre terre, suivait ce mouvement avec un calme admirable. Depuis cinq minutes, les galeries etaient vides; le bruit de la foule, s'ecoulant par la rue des Juifs, s'eloignait de plus en plus, et la manoeuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger indefiniment, lorsque tout a coup le taureau, perdant patience, se rua sur l'ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serre de pres, se refugia dans la niche du bucher... la tete du taureau l'y suivit et le cloua sans doute contre la muraille, car j'entendis un hurlement terrible, suivi d'un craquement d'os ... et presque aussitot un ruisseau de sang serpenta sur le pave. Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante.... On eut dit qu'il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derriere petrissaient les dalles avec fureur. Cette scene silencieuse au fond de l'ombre avait quelque chose d'epouvantable. Je n'en attendis pas la fin.... Je descendis tout doucement l'echelle de mon grenier, et je me glissai hors de la cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air, et traversant la foule reunie devant la porte autour du meneur d'ours, qui s'arrachait les cheveux de desespoir, je me pris a courir vers la demeure de ma tante. J'allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrete par mon vieux maitre de dessin, Conrad Schmidt. "He! Kasper, me cria-t-il, ou diable cours-tu si vite? --Je vais dessiner la grande bataille d'ours! lui repondis-je avec enthousiasme. --Encore une scene de taverne, sans doute? fit-il en hochant la tete. --He! pourquoi pas, maitre Conrad? Une belle scene de taverne vaut bien une scene du forum!" J'allais le quitter ... mais lui, s'accrochant a mon bras, poursuivit d'un ton grave: "Kasper! ... au nom du ciel, ecoute-moi.... Je n'ai plus rien a t'apprendre: tu dessines mieux que Schwaan, et tu peins comme Van Berghem.... Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse.... Il faut maintenant voyager.... Remercie le ciel de t'avoir donne 1,500 florins de rente.... Chacun ne possede pas cet avantage.... Il faut aller voir l'Italie ... le ciel pur de la belle Italie ... au lieu de perdre ton temps a courir les tavernes! Tu vivras la en societe de Raphael, de Michel-Ange, de Paul Veronese, du Titien et de maitre Leonard, le phenix des phenix! Tu nous reviendras grandi de sept coudees, et tu feras la gloire du vieux Conrad! --Que diable me chantez-vous la, maitre Schmidt? m'ecriai-je, vraiment indigne. C'est ma tante Catherine qui vous a souffle cela, pour m'eloigner de la taverne de Sebaldus Dick; mais il n'en sera rien! Quand on a eu le bonheur de naitre a Bergzabern, entre les superbes vignobles du Rhingau et les belles forets du Hundsruck, est-ce qu'il faut songer aux voyages? Dans quelle partie du monde trouve-t-on d'aussi beaux jambons qu'aux portes de Mayence ... d'aussi bons pates que sur les rives de Strasbourg ... de plus nobles vins qu'a Ruedesheim, Markobruenner, Steinberg ... de plus jolies filles qu'a Pirmasens, Kaiserslautern, Anweiler, Neustadt?... Ou trouve-t-on des physionomies plus dignes d'etre transmises a la posterite, que dans notre bonne petite ville de Bergzabern? Est-ce a Rome ... a Naples ... a Venise?... Mais tous ces pecheurs, tous ces lazzarones, tous ces patres se ressemblent.... On les a peints et repeints cent mille fois.... Ils ont tous le nez droit, le ventre creux et les jambes maigres. Tenez, maitre Conrad, sans vous flatter, avec votre petit nez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise barbouillee de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que l'Apollon du Belvedere.... --Tu veux te moquer de moi! s'ecria le bonhomme stupefait. --Non, je dis ce que je pense.... Au moins, vous n'avez pas les yeux dans le front, et les jambes seches comme une chevre.... Et puis, allez donc trouver dans vos antiques une tete plus remarquable que celle de notre vieux docteur Melchior Hasenkopf, sa perruque jaune clair tortillee sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face empourpree comme une grappe en automne!--Est-ce que votre Hercule Farnese, avec sa peau de lion et sa massue, vaut notre bon, notre gros, notre digne maitre de taverne Sebaldus Dick, avec son grand tablier de cuir deploye sur le ventre, depuis le triple menton jusqu'aux cuisses, la face epanouie comme une rose, le nez rouge comme une framboise, les yeux bleus a fleur de tete comme une grenouille, et la levre humide avancee en goulot de carafe?... Regardez-le de profil, maitre Conrad, quand il boit.... Quelle ligne magnifique, depuis le haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets!... Quelle cascade de chair! Voila ce que j'appelle un chef-d'oeuvre de la creation! Maitre Sebaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soiree; il aime mieux tenir un broc que des serpents.... Est-ce une raison suffisante pour meconnaitre son merite?--Et notre brave capucin Johannes donc!... avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses, ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un bouc.... Quel air de grandeur, de majeste, quand il entonne d'une voix sonore le chant sublime: _Buvons! buvons! buvons!_ Comme sa main musculeuse presse le verre, comme son oeil etincelle!... N'est-ce pas de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, maitre Conrad?--Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies creatures que cette Roberte Weber et sa soeur Eva, les deux chanteuses de carrefour, lorsqu'elles vont de taverne en taverne, le soir, l'une sa guitare sous le bras, l'autre sa harpe pendue a l'epaule, et qu'elles trainent derriere elles leurs vieilles robes fanees, avec toute la majeste de Semiramis.... Voila ce que je nomme des modeles!... de vrais modeles!... Oui, toutes deguenillees qu'elles sont, avec leurs vieilles robes fletries, Eva et Roberte parlent a mon ame; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil severe m'enthousiasment.... Je les estime plus que toutes les Venus de l'univers... Au moins elles ne posent pas!--Et quant a tous ces paysages arides ... ces paysages a grandes lignes qu'on nous envoie d'Italie ... quant a leurs golfes, a leurs ruines ... le moindre coin de haie ou bourdonne un hanneton ... le plus petit chemin creux ou grimpe une rosse etique trainant une charrette ... les roues fangeuses ... le fouet qui s'effile dans l'air ... un rien ... une mate a canards ... un rayon de soleil dans un grenier ... une tete de rat dans l'ombre, qui grignote et se peigne la moustache ... me transportent mille fois plus que vos colonnes tronquees, vos couchers de soleil et vos effets de nuit! Voyez-vous, maitre Conrad, tout cela c'est de l'imitation ... les paiens ont accompli leur oeuvre ... Elle est magnifique ... je le reconnais ... Mais, au lieu de la copier platement ... il s'agit de faire la notre!... On nous assomme avec le grand style, le genre grave ... l'ideal grec.... Moi, je ne veux etre d'aucune academie et je suis Flamand.... J'aime le naturel et les andouilles cuites dans leur jus.... Quand les Italiens feront des saucisses plus delicates, plus appetissantes que celles de la mere Gredel ... et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs tableaux n'auront pas l'air de poser, comme des acteurs devant le public ... alors j'irai m'etablir a Rome. En attendant je reste ici.... Mon Vatican a moi, c'est la taverne de maitre Sebaldus! C'est la que j'etudie les beaux modeles, et les effets de lumiere en vidant des chopes.... C'est bien plus amusant que de rever sur des ruines...." J'en aurais dit davantage, mais nous etions arrives a ma porte. "Allons ... bonsoir, maitre Conrad, m'ecriai-je en lui serrant la main, et sans rancune. --De la rancune! fit le vieux maitre en souriant, tu sais bien qu'au fond je suis de ton avis.... Si je te dis quelquefois d'aller en Italie, c'est pour faire plaisir a dame Catherine.... Mais suis ton idee, Kasper.... Ceux qui prennent l'idee d'un autre ne font jamais rien." FIN TABLE Un Nuit dans les bois Le Tisserand de la Steinbach Le Violon du pendu L'Heritage de mon oncle Christian Hugues-le-Loup Pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu Le Bouc d'Israel Le Combat d'ours * * * * * End of Project Gutenberg's Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA MONTAGNE *** This file should be named 7mntg10.txt or 7mntg10.zip Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7mntg11.txt VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7mntg10a.txt Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online Distributed Proofreading Team Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not keep eBooks in compliance with any particular paper edition. We are now trying to release all our eBooks one year in advance of the official release dates, leaving time for better editing. 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